À ce recueil posthume ont aussi donné leurs soins MM. Le Goffic, de la Villehervé, Pouvillon, Paul Margueritte et M. Charles Maurras, qui écrivait au lendemain de la mort de Jules Tellier: «Un des premiers et des plus raffinés écrivains d'aujourd'hui a été retiré d'au milieu de nous.»

Les Reliques de Jules Tellier sont de sorte à nous donner de cuisants regrets.

Ce jeune homme, si tôt disparu, était assurément un philosophe et un poète, surtout un rare écrivain. Par une délicatesse extrême, avec la pudeur d'une amitié jalouse, qui craignait de livrer les reliques de l'absent aux indifférents et aux profanes, MM. Paul Guigou et Raymond de la Tailhède ont fait imprimer les oeuvres posthumes de Jules Tellier pour les seuls souscripteurs, qui n'étaient pas bien nombreux, et ils ont décidé que le livre ne serait point mis en vente. De la sorte, ces pages restent inédites après l'impression. Je prendrai soin d'en citer tout à l'heure quelques lignes. Mais il faudrait tout lire, car l'intérêt de ce petit livre, c'est qu'une âme s'y révèle. Une âme d'abord inquiète et désolée, mais fière, et qui bientôt conquit le calme avec la résignation. Dans maint endroit, daté des mauvais jours, Tellier gémit d'une souffrance indicible. Il est en proie à cette tristesse noire, rançon des âmes exquises. Son mal, il est facile de le reconnaître tout de suite, c'est le mal des chimères, c'est le supplice des jeunes hommes qui ont lu trop de livres et fait trop de rêves.

Il est dangereux, en effet, pour les jeunes hommes d'une imagination ardente, de souper trop souvent avec les philosophes et les courtisanes dans tous les temps et dans tous les pays, de vivre trop de vies, d'être tour à tour Sénèque et Néron; d'avoir possédé tous les trésors de Crésus, des satrapes et du juif Issachar, quand on est très pauvre, et, courbé sur une table de bois blanc, dans une chambre d'étudiant, de prolonger jusqu'à l'aube les orgies frénétiques des décadences. Au sortir de ces banquets du savoir et de la beauté, quand tombent les couronnes imaginaires, on s'aperçoit que la réalité est étroite et triste. On souffre plus que de raison de la médiocrité des hommes et de la monotonie des choses. On regarde la nature avec des yeux mornes et vides, comme au lendemain de l'ivresse. On ne voit plus la beauté du monde, parce qu'on a épuisé dans le rêve le trésor des illusions, qui est notre meilleure richesse. Et, comme ce Tristan Noël, qui ressemble tant à Jules Tellier lui-même, on veut mourir.

Mais, par bonheur, on ne meurt pas toujours, et cela passe. La vie elle-même, à la longue, se charge de vous guérir du mal des illusions. Et ce mal serait encore supportable, presque doux, du moins très cher, s'il ne s'y mêlait pas d'ordinaire, chez ces adolescents imaginatifs, les troubles des sens et les peines du coeur. Le rêve dispose à la molle tendresse et à la volupté, et vraiment c'est une chose cruelle, quand on a vu de si près l'ombre de Cléopâtre et l'ombre de Ninon, d'être rebuté par une jeune modiste qui n'a point de littérature.

Tellier nous apprend que pareille mésaventure advint à l'écolier Juan de Pontevedra, que Carmen n'aimait point et qu'elle n'aimerait jamais «parce qu'il était farouche et gauche et qu'il ne savait que ses livres». L'écolier Juan aurait dû s'en consoler. Il ne s'en consola point, parce que, s'étant promené sous les myrtes de Virgile, il lui en restait une langueur mortelle. M. Nicole soutenait que les poètes sont des empoisonneurs publics, et il avait raison jusqu'à un certain point. Mais ils n'empoisonnent que les poètes. Ils n'empoisonnèrent jamais M. Nicole.

Les poètes et les philosophes mêmement avaient beaucoup troublé la jeunesse de Jules Tellier. Après avoir désespéré de ce monde, il désespéra de l'autre. Il connut l'illusion des paradis après avoir connu l'illusion des paysages (car il était logicien), et il lui vint le désir et la peur de la mort.

Dans les pages qu'il a laissées on trouve les traces de sa lassitude et de son ennui et l'on s'aperçoit que, plus d'un jour, il trouva à la vie un goût plus amer que la cendre. Mais on se ferait une idée bien fausse de ce jeune homme en voyant en lui un désespéré qui veut à toutes forces mourir. Connaissons mieux l'ennui doré des poètes. Les poètes souffrent du mal des chimères. Tous en sont atteints, mais ils guérissent tous. Tellier, comme les autres, guérissait à l'air de Paris, au milieu de ses amis, dans le travail rapide et fécond.

Il n'était pas devenu sans doute un homme hilare, un convive facétieux, un jovial compagnon. Mais c'était un galant homme de lettres, un élégant rhéteur, prêt à goûter doucement les plaisirs de l'esprit et à converser avec grâce parmi les honnêtes gens. M. Maurice Barrès avec qui il était lié d'une étroite amitié nous le montre poli dans ses propos, facile, amène et sage.

«Il ressentait violemment, dit M. Barrès, les insuffisances de la vie, mais il les acceptait, et nul moins que lui ne fut un révolté. Nous rendions en commun un culte à Sénèque, qui fut peut-être le thème le plus fréquent de nos entretiens. La constitution délicate, l'inquiétude et l'indulgence de ce grand calomnié nous enchantaient. Bien supérieur à ces stoïciens dont il affectait de se réclamer, Sénèque accepte la vie de son siècle sans rien en bouder; simplement toutes ses relations avec les choses et avec les hommes étaient commandées par le sentiment intense qu'il faudra mourir et que nous vivons au milieu de choses qui doivent périr. Mieux qu'aucun, Sénèque enseigne la résignation. Mais chez lui jamais elle ne prend de lasses attitudes. Son ascétisme très réel n'est pas de se priver, mais de mésestimer ce dont il use. Il fut le maître de Jules Tellier.»