Voilà donc Jules Tellier devenu, dans le particulier, un doux stoïcien, sachant pardonner à l'homme et à la nature, ce qui est la science la plus nécessaire, et montrant à tous un visage pacifique et bienveillant.
C'est exactement ce visage qu'il laissait voir au public quand il travaillait pour les journaux. Tellier s'annonçait comme un excellent critique. Il avait à un très haut point l'esprit de finesse et une pénétration singulière. M. Jules Lemaître, qu'il avait connu de bonne heure, avait eu sur lui l'aimable autorité d'un jeune ancien. Et peut-être Tellier devait-il, pour une certaine part, au maître qui fut son camarade, cette manière souple et facile qu'il eut dès le début, et qui n'est point ordinaire à la jeunesse. Il s'essaya dans une petite revue obscure, les Chroniques, que ses deux amis, Maurice Barrès et Charles Le Goffic, avaient fondée un peu à son intention. Il y donna les Notes de Tristan Noël et les Deux paradis d'Abd-er Rhaman, mais c'est dans le Parti national, où il écrivit de 1887 à 1889, qu'il se répandit aisément en fantaisies, en chroniques, en variétés littéraires, en notes de voyage. Il y a des écrivains qui croient que leur supériorité seule les empêche d'écrire dans les journaux. Peut-être découvriraient-ils quelques autres causes à cet empêchement, s'ils s'appliquaient à les rechercher. Il faut, pour parler au public dans l'intimité fréquente du journal, s'intéresser d'un esprit agile et bienveillant à beaucoup de choses. Il faut avoir l'esprit largement ouvert sur la vie et sur les idées. Il faut enfin avoir ce don de sympathie qui est rare et que Tellier possédait si pleinement.
Dans le journal, il était très à l'aise et tout à fait aimable, un peu bizarre parfois, et têtu, mais sincère, mais bon, point banal, point dédaigneux et corrigeant à propos la tristesse par l'ironie.
Il est impossible de mesurer sur ce qu'il laisse la grandeur de son esprit, mais on peut dire que lorsqu'il mourut un bel instrument de pensée et de rêve fut brisé.
Il laisse des vers, dont quelques-uns seront placés dans les anthologies, à côté de ceux de Frédéric Plessis, qu'il admirait. Et Jules Tellier sera accueilli parmi les petits poètes qui ont des qualités que les grands n'ont point. Si les minores de l'antiquité étaient perdus, la couronne de la muse hellénique serait dépouillée de ses fleurs les plus fines. Les grands poètes sont pour tout le monde; les petits poètes jouissent d'un sort bien enviable encore: ils sont destinés au plaisir des délicats. Il ne me convient pas d'être tranchant en matière de goût. Mais il me semble que la Prière de Jules Tellier[20] à la mort est un poème que nos anthologistes pourraient dès aujourd'hui recueillir. Ils seraient bien avisés, à mon gré, de ne point oublier non plus le sonnet que voici:
LE BANQUET
Au banquet de Platon, après que tour à tour,
Coupe en main, loin des yeux du vulgaire profane,
Diotime, Agathon, Socrate, Aristophane,
Ont disserté sur la nature de l'amour,
Apparaît entouré comme un roi de sa cour,
De joueuses de flûtes en robe diaphane,
Ivre à demi, sous sa couronne qui se fane,
Alcibiade, jeune et beau comme le jour.
—Ma vie est un banquet fini, qui se prolonge,
Seul, parmi les causeurs assoupis, comme en songe,
J'ouvre et promène encor un regard étonné;
Les fronts sur les coussins ont fait de lourdes chutes:
Verrai-je survenir, de roses couronné,
Alcibiade avec ses joueuses de flûtes?