Cela est d'un tour facile et gracieux, avec un air de mélancolie riante qui me plaît beaucoup. Mais je n'hésite pas à mettre, d'accord avec M. Paul Guigou, la prose de Jules Tellier bien au-dessus de ses vers. En prose sa phrase est forte et souple. Elle a le nombre, et Tellier lui-même s'oublie à dire une fois qu'il la cadençait «suivant un rythme plus subtil que celui des vers». On en jugera par le fragment que voici, intitulé Nocturne:
Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massalia un soir d'automne, à la tombée de la nuit.
Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.
Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où il y a trente siècles le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs; le subtil Ulysse qui, délivré des périls marins, devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent[21].
C'est la mer que sillonnaient jadis sur les galères et les trirèmes les vieux poètes et les vieux sages; et comme ils se tenaient debout à la poupe, au milieu des matelots attentifs, attentive elle-même, elle a écouté, en des nuits pareilles, les chansons d'Homère et les paroles de Solon.
Et c'est aussi la mer où, dans les premiers siècles de l'erreur chrétienne, alors que le règne de la sainte nature finissait et que commençait celui de l'ascétisme cruel, le patron d'une barque africaine entendit des voix dans l'ombre, et l'une d'entre elles l'appeler par son nom et lui dire: «Le grand Pan est mort! Va-t'en parmi les hommes et annonce-leur que le grand Pan est mort!»
Et par la mystérieuse nuit sans étoiles, sur le chaos noir de la mer et sous le noir chaos du ciel, il y avait quelque chose de triste et d'étrange à songer que peut-être l'endroit innomé, mouvant et obscur que traversait notre vaisseau avait vu passer tous ces fantômes et qu'il n'en avait rien gardé!
Et c'est parce que cette pensée me vint, et qu'elle me parut étrange et triste, et qu'elle troubla longtemps mon coeur de rhéteur ennuyé, qu'il m'est possible encore, entre tant d'heures oubliées, d'évoquer ces lointaines heures noires où je rêvais seul sur le pont du navire parti de Massalia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.
Puisque les Reliques de Jules Tellier ne se trouvent pas chez l'éditeur, nous avons dû donner cette page à la suite de notre article, en preuve, comme on dit dans les ouvrages d'érudition.