Nous avons cité (à la fin du précédent article) une belle page intitulée Nocturne, dans laquelle le regretté Jules Tellier retraçait les rêveries dont il s'était enveloppé naguère sur le pont d'un navire parti de Marseille et qui gagnait le large à la tombée de la nuit. Tandis qu'il glissait dans l'ombre sur cette petite mer qui semblait si grande aux anciens, le poète ressentait dans son imagination d'humaniste enthousiaste les étonnements de la jeune âme hellénique devant la mer «aux bruits sans nombre», et il se prit à songer à Ulysse. Pour nos esprits formés aux études classiques, la Méditerranée, c'est la coupe d'Homère. Nous entendrons toujours, sur ces perfides eaux bleues, chanter les Sirènes. Donc, Tellier invoquait la figure d'Ulysse, le marin. Il était trop intelligent pour ne pas sentir combien elle est singulière, mystérieuse, effrayante. L'Iliade et l'Odyssée ne nous ont pas tout dit de cet homme-là. Soyez certains que les pêcheurs de Dulichium, les pirates de Zacinthe les bonnes vieilles occupées à raccommoder les filets sur les rivages d'Épire, en savaient sur le compte d'Ulysse bien plus long qu'Homère. Il y avait bel âge que tout ce petit monde des îles et de la côte était familier avec les aventures du roi d'Ithaque, quand les rapsodes en firent des chansons épiques. L'Ulysse de la légende, l'Ulysse primitif était charmant et terrible comme la mer où il avait si longtemps erré. Ses aventures, rapportées dans des contes, des chansons, des devinettes, étaient innombrables et merveilleuses. Elles formaient un cycle énorme dont l'épopée n'a gardé que peu de chose. Entrevu dans l'ombre des traditions préhomériques, ce voyageur, qu'un bonnet en forme de cône protège contre le vent, la pluie, le soleil et l'embrun, apparaît d'une étonnante grandeur. On le devine tel que l'ont rêvé ces marins et ces pêcheurs habitués à entendre pleurer dans l'ombre le Vieillard des mers; on l'imagine ingénieux, impie, luttant de ruse et d'audace avec les dieux, partageant, dans des îles, le lit des femmes étrangères, ayant vu ce qu'on ne doit pas voir, horrible, poursuivi par une inexorable fatalité, condamné à errer sans fin sur cette mer dont il a violé la divinité mystérieuse, destiné à des voluptés indicibles et à ces rencontres qui font dresser les cheveux sur la tête, l'homme enfin le plus digne d'envie et de pitié, le vieux roi des pirates, le père des navigateurs. Tel est, ce semble, l'Ulysse primitif formé par l'imagination populaire.

La colère divine est sur ce contempteur des dieux, que les hommes aiment pour son audace et pour sa ruse merveilleuse. Comme l'Isaac Laquedem des chrétiens, c'est un réprouvé, c'est un maudit. Je ne crois pas me tromper en disant que, dans cette rêverie dont je parlais tout à l'heure, Jules Tellier avait du roi d'Ithaque une vision qui se rapproche beaucoup de celle que je tente de préciser. Aussi bien l'aventure, qu'il a soin de rappeler préférablement à toutes les autres, porte-t-elle les caractères d'une antiquité enfantine et profonde. On me permettra de remettre sous les yeux du lecteur, pour plus de clarté, l'endroit dont il est question.

Nous quittâmes (c'est Tellier qui parle) la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massalia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

Et cette nuit-là et la suivante je restai seul éveillé sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les flots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.

Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où, il y a trente siècles, le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs; le subtil Ulysse qui, délivré des périls marins devait encore, d'après Tirésias, parcourir des terres nombreuses, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce qu'il rencontrât des hommes si ignorants de la navigation qu'ils prissent ce fardeau pour une aile de moulin à vent.

Je n'apprendrai rien à personne en disant que Jules Tellier rappelle ici la prédiction que le devin Tirésias fit à Ulysse, chez les Cimmériens, toujours enveloppés de brumes et de nuées. On la trouve dans le XIe chant de l'Odyssée, et ce morceau, si l'on en peut juger par la pauvreté du sens moral et par la gaucherie enfantine du récit, semble un des plus anciens et partant un des plus vénérables de ce beau recueil de contes populaires qui nous est parvenu sous le nom du fleuve des poètes.

Ce XIe chant que dans l'antiquité on nommait la Nékuia, c'est-à-dire le sacrifice aux morts, nous fait assister à une scène de magie sauvage empruntée sans doute aux traditions d'une humanité toute primitive. Ulysse, échappé aux charmes de Circé et parvenu au bord de l'Océan sur un rivage couvert de ténèbres éternelles, évoque les ombres des morts selon des rites d'une simplicité barbare. Il creuse dans la terre, avec son épée, un trou sur lequel il fait des libations de lait, de vin et d'eau. Il y jette une poignée de farine blanche. Puis il égorge au bord de la fosse qu'il a creusée un bélier et une brebis noire.

Ainsi évoquées, les âmes des morts sortent en foule de la terre et se jettent avidement sur le sang qui dégoutte des victimes égorgées. Toutes s'efforcent de boire de ce sang, car c'est seulement après y avoir trempé leurs lèvres qu'elles auront la force de parler et de répondre aux questions de l'évocateur. La mère du roi d'Ithaque, la vénérable Anticlée, s'élève dans cette nuée d'ombres. Ulysse la reconnaît et pleure. Mais il l'écarte avec son épée pour l'empêcher de boire. Car il veut entendre, avant toutes les autres âmes, celle de Tirésias, qui doit lui révéler l'avenir et lui enseigner des choses utiles à connaître. Celle brutalité ne contribue pas peu au sentiment de rudesse répandu sur toute cette scène de nécromancie. Mais, en bonne critique, il ne faut pas en faire un trait significatif du caractère d'Ulysse. Nous sommes ici en présence d'un conte populaire entré probablement sans beaucoup de retouches dans l'épopée. Tous les héros des vieux contes montrent, dans des circonstances analogues, une semblable dureté. Ils sont tous extrêmement positifs et aussi éloignés que possible de tout ce que nous appelons les sentiments naturels et qui sont au contraire des sentiments cultivés. D'ailleurs, le récit est tout à fait incohérent. Et il semble, par ce qui suit, qu'Anticlée était restée muette et qu'Ulysse ne savait pas comment faire parler cette ombre vénérable.

Bientôt Tirésias paraît, un sceptre d'or à la main. Il boit le sang noir qui le ranime et lui délie la langue. Il prédit à Ulysse l'arrivée prochaine du héros dans l'île de Thrinacrie, où paissent les boeufs du Soleil, le retour à Ithaque et le meurtre des prétendants. Puis, dévoilant un avenir plus lointain, il annonce des aventures étranges, dont l'Odyssée ne parle pas, et qui se rapportent à des traditions à jamais perdues. C'est cette partie de la prophétie que Jules Tellier rappelle dans le passage que nous avons cité plus haut. Voici à peu près comment s'exprime Tirésias:

Lorsque tu auras tué les prétendants en ta maison, tu devras partir de nouveau, portant une rame sur l'épaule, jusqu'à ce que tu rencontres des hommes qui ne connaissent point la mer, qui ne mangent point de mets salés et qui n'ont jamais vu les navires aux proues rouges ni les rames qui sont les ailes des navires. Et je te donnerai un signe manifeste, qui ne t'échappera pas. Quand tu verras venir à toi un autre voyageur qui croira que tu portes un fléau ([Grec: hathêrêloigon]) sur l'épaule, alors, plante ta rame en terre, offre à Poseidon un bélier, un taureau et un verrat. Et il te sera donné de retourner dans ta maison.