Tirésias termine en révélant qu'Ulysse vivra un long âge d'homme et «que la douce mort lui viendra de la mer». Paroles ambiguës par lesquelles le devin annonce que le fils qu'Ulysse eut de la terrible Circé viendra de la mer et tuera son père sans le connaître. Ce qui signifie peut-être que l'avenir est fait du passé, que nous tissons chaque jour notre destinée comme le filet qui nous enveloppera, que les conséquences de nos actes sont inéluctables et que les baisers des magiciennes réapparaissent comme des fantômes au lit de mort des vieux rois à la barbe de neige.

Dante, dont le noir génie assombrit encore l'Ulysse antique, ne connut point ce fils de la magicienne. Il suivit une tradition barbare d'après laquelle le fils de Laerte, très vieux, naviguait dans l'Océan, sous les étoiles du ciel austral, quand tout à coup la mer, s'étant entrouverte, engloutit le vaisseau de l'audacieux. L'âme d'Ulysse fut plongée dans l'enfer où elle souffre les tourments réservés aux chevaliers félons et aux hommes impies. Mais je m'éloigne beaucoup de mon sujet, qui est de considérer seulement l'étrange rencontre du voyageur qui n'a jamais vu la mer et qui ne sait ce que c'est qu'un navire. Ce terrien destiné merveilleusement à marquer à l'aventureux voyageur la fin de ses erreurs, de ses travaux et de ses peines, prend ingénument la rame qu'Ulysse porte sur ses épaules pour un instrument à battre le blé. À la seule vue de cet homme, le terrible goéland des rochers d'Ithaque, le vieux pirate, est purifié, lavé de ses crimes, pardonné, sauvé. Rencontre qui, dans sa fantaisie naïve, semble enseigner aux hommes qu'ils trouveront dans la vie pastorale la paix et l'innocence, tandis qu'on offense les dieux à courir la mer. C'est dans ce sens idyllique que Chateaubriand, qui a emmagasiné toute l'antiquité classique dans ses Martyrs, prend cette fable quand il fait dire à un de ses personnages: «Arcadiens, qu'est devenu le temps où les Atrides étaient obligés de vous prêter des vaisseaux pour aller à Troie et où vous preniez la rame d'Ulysse pour le van de la blonde Cérès?»

Donc le terrien croit voir un van ou un fléau. C'est par ce mot de fléau que nous avons traduit provisoirement le mot [Grec: hathêrêloigos], lequel signifie, en effet, van ou fléau, ou plutôt quelque chose d'approchant. C'est un terme poétique et composé qui renferme proprement l'idée de détruire les barbes de l'épi.

Si Jules Tellier a substitué à l'[Grec: hathêrêloigos] dont parle Tirésias une aile de moulin à vent, c'est peut-être par mégarde et parce qu'il n'avait pas le texte de l'Odyssée sous les yeux. C'est peut-être aussi par envie d'imaginer un objet qui ressemblât à une rame. Un fléau se compose de deux bâtons de longueur inégale, liés l'un au bout l'un de l'autre avec des courroies. Cela n'a pas beaucoup la figure d'une rame ou d'un aviron. Si, comme Chateaubriand, nous mettons un van au lieu d'un aviron, c'est pis encore. Un van est une corbeille d'osier. Qui pourrait prendre une rame pour une corbeille?

Il y a une difficulté. J'avoue qu'elle est petite et que, pour ma part, je n'y songeais guère quand j'ai reçu une lettre de M. Paul Arène où cette difficulté semble résolue. Cette lettre est charmante et d'un rustique parfum. Je la veux placer dans mon vieil Homère in-folio, en regard des vers qu'elle commente avec une ingénuité gracieuse et un sens de la nature qu'on rencontre rarement et que, d'ailleurs, on ne cherche guère (il faut en convenir) chez les grammairiens de profession.

Puisque cette lettre est aimable et qu'on y parle d'Homère et de Mistral, je me permets de l'imprimer bien qu'elle soit familière et privée. Paul Arène, quand il l'écrivit, ne se doutait pas de l'usage que j'en ferais. Je sens que je suis indiscret. Surtout, ne lui dites pas que je l'ai citée. La voici tout entière et mot pour mot:

Paris, 11 février 1891.

Mon cher ami,

Je comptais vous rencontrer l'autre jour pour conférer sur une affaire d'importance.

Il n'y a pas de Tellier qui tienne, et Homère n'est pas un imbécile. Homère n'eût jamais imaginé qu'on pût prendre une rame pour une aile de moulin à vent—lesquels moulins à vent n'existaient pas d'ailleurs au temps d'Homère.