En Provence—et ceci prouve que vous devriez y venir pour être tout à fait Grec—en Provence, après la moisson, nous jetons le blé au van avec des pelles qui, en effet, ressemblent pas mal à des rames.

Il est donc naturel que des populations montagnardes, ne connaissant ni la mer, ni les choses de la mer, aient pris pour nos pelles à vanner la rame qu'Ulysse portait sur le dos.

Il est doux d'illuminer Homère à travers les brouillards des commentateurs ingénus.—D'ailleurs, c'est à Mistral que revient l'honneur de la contribution. Nous trouvâmes la chose en riant, comme des paysans, un jour que nous récitions l'Odyssée sous les cyprès noirs de Maillanne.

Les dieux vous tiennent en joie!

Votre,

PAUL ARÈNE.

La glose, on en conviendra, est du moins élégante et fraîche. Je n'en
savais qu'une seule qui eût cette rusticité vivante. C'est un paysage de
George Sand que le regretté M. E. Benoist a mis en note, dans son
Virgile, pour expliquer un endroit des Églogues.

Je dédie la lettre de Paul Arène aux commentateurs d'Homère. Il a raison, mon poète. Il n'y a pas de Tellier qui tienne, Homère est divin. Si, comme je le crois, l'Iliade et surtout l'Odyssée sont un assemblage de contes populaires, de mythes enfantins, et, pour parler le langage des traditionnistes, de Mærchen, si, pour le fond, ces deux poèmes relèvent du folk-lore, ils n'en sont pas moins les monuments les plus sacrés de la poésie de nos races. Les traditions orales du peuple y sont traitées avec une noblesse gracieuse, une sagesse souveraine et dans un grand style qui procèdent d'un puissant instinct du beau. Ces poèmes, où le merveilleux grossier des mythologies primitives s'humanise, s'harmonise et s'épure, attestent, comme l'a si bien dit M. Andrew Lang, «l'inconsciente délicatesse et le tact infaillible» du génie hellénique à sa naissance. Rien n'est plus beau au monde.

Vous en savez quelque chose, mon cher Paul Arène, puisque vous êtes poète et Provençal, et que la Provence, c'est la Grèce encore. Vous ne m'avez pas laissé le temps de vous le dire. Dans votre belle joie d'avoir retrouvé l'[Grec: hathêrêloigos] d'Homère au pied des Alpilles, vous me faites songer à Mistral qui, lorsqu'on lui vantait un jour l'ayoli provençal, répondit simplement:

—Les Grecs en faisaient manger aux soldats pour leur donner du courage.