Je vous promets bien, cher ami, d'aller visiter un jour avec vous vos campagnes élyséennes, vos champs d'asphodèles, vos bois de pins, de chercher le Cythéron dans les rochers de la Grau et de contempler

Arles, la belle Grecque aux yeux de Sarrasine.

En attendant, je pense comme vous que les âges homériques n'ont pas connu les moulins à vents.

M. Encausse, chef de clinique à la Charité, et qui se nomme Papus chez les mages, a écrit un livre pour établir que toutes les inventions modernes, même le télégraphe, le téléphone et le phonographe, étaient connues des anciens. Je crois toutefois avec vous, mon cher Arène, que Tellier a eu tort de mettre des ailes de moulin à vent dans l'imagination d'un voyageur exposé à rencontrer sur son chemin Ulysse coiffé de son bonnet de matelot et portant une rame sur l'épaule. Et quelle rencontre! songez y! Se trouver face à face avec l'homme qui avait vu les Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, et les Lestrygons, que les magiciennes avaient reçu dans leur lit et qui avait évoqué les morts! Vous avez raison, mon poète: Il n'y a pas de Tellier qui tienne. Ce sont les Arabes qui ont inventé les moulins à vent. Du moins les dictionnaires le disent. Ils disent aussi que les moulins ne furent connus en Europe qu'après les Croisades. J'ajouterai même, par pédantisme pur, qu'un de vos compatriotes, M. Fraissinet, auteur d'un petit livre publié en 1825 sous le titre de Panorama, affirme que le premier moulin à vent fut construit en France dans l'année 1251. Il se peut que cette affirmation ne soit pas aussi exacte qu'elle est précise. Mais cela ne touche en rien à notre grande affaire. Le point important, c'est que l'[Grec: hathêrêloigos] homérique est maintenant expliqué, à supposer qu'il ne l'était point déjà par quelque commentateur, car j'avoue que je n'y suis pas allé voir. Ce n'est précisément ni un fléau, ni un van, c'est une pelle à vanner qui ressemble à une rame. Les moissonneurs des campagnes de la Grèce et des Îles s'en servaient il y a quarante siècles et la voilà retrouvée aux mains des paysans de cette Grèce française qui est la Provence. Frédéric Mistral et Paul Arène l'ont reconnue, et ils ont récité des vers de l'Odyssée sous les cyprès de Maillanne. Quelle aimable scolie à mettre en marge du XIe chant de l'Odyssée!

Imprimée dans le journal le Temps, cette causerie sur la rame d'Ulysse, qui n'avait de mérite assurément que celui d'encadrer le billet exquis de M. Paul Arène, a amusé beaucoup plus de lecteurs que je n'aurais cru. Il y a encore en France des esprits amoureux des lettres antiques. L'[Grec: athêrêloigos] m'a valu quelques lettres intéressantes. Je crois devoir le donner ici.

Monsieur,

Permettez à un de vos lecteurs très assidus, qui fait du grec par métier, de réclamer pour ses anciens maîtres au sujet de la signification à donner au mot [Grec: hathêrêloigos] dans le chant XI de l'Odyssée, vers 128. Ce ne peut être qu'une mauvaise tradition française qui a fourni le sens de fléau ou de van à vos amis et à vous-même; et depuis fort longtemps, dans les éditions savantes des poèmes homériques, on a déterminé la véritable signification de ce terme, telle que la propose M. Paul Arène dans la jolie lettre qu'il vous écrit. Voici ce que vous trouverez, par exemple, dans l'édition classique de la maison Hachette, par Alexis Pierron. Odyssée, tome I, p. 467, note 128. «[Grec: Hathêrêloigon], une pelle à vanner le grain. Le voyageur, qui n'a jamais vu de rame, prend pour un [Grec: ptuon] la rame qu'Ulysse porte sur son épaule. La question prouve à Ulysse une complète ignorance des choses de la mer.—Le mot [Grec: hathêrêloigos] signifie destruction des barbes de l'épi, et non destruction de la paille. Ce n'est donc pas du fléau qu'il s'agit. Homère ne connaît pas le fléau. D'ailleurs un fléau ne ressemble pas à une rame. Il s'agit donc de la pelle avec laquelle on jetait en l'air le grain dépiqué, mais encore mêlé de balle… etc.».

Cette édition de M. Pierron date de 1875. Du reste, Pierron ne pouvait même pas s'attribuer l'honneur de cette explication, car elle date de l'antiquité elle-même. Dans les scolies homériques on trouve sous le nom d'Hérodien (voir Pierron, même note) [Grec: Hathêrêloigon hoxutonôs. Dêloi de to ptuon.] Maintenant ouvrez un dictionnaire grec-français, comme celui d'Alexandre que j'ai entre les mains, et vous trouverez: [Grec: Ptuon], pelle à vanner. Vous voyez que la scolie que vous demandiez à mettre en marge existe déjà.

Ces observations d'ailleurs n'enlèvent rien au mérite de votre exégète provençal. On ne s'étonnera pas qu'à défaut de savoir livresque un poète du midi ait eu l'intuition de ce qu'avait voulu dire le vieil aède ionien. Mais il faut bien aussi laisser quelque chose aux pauvres érudits qui depuis si longtemps pâlissent et vieillissent sur ces pages éternellement jeunes.

Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments très distingués.