Mais que dis-je? ne sommes-nous pas tous géomètres en quelque manière? Sans la géométrie, l'enfant pourrait-il marcher, l'abeille faire son miel?

Non certes, la géométrie n'exclut rien, pas même les poètes que M. Joseph Bertrand cite volontiers. Il a des idées sur toutes choses. On croit, je ne sais sur quels fondements, qu'il n'est point opposé, tout savant qu'il est, à quelqu'une des religions révélées qui se partagent aujourd'hui la foi de l'humanité. Je me hâte de dire que, pour surprendre cet état d'âme dans son livre sur Pascal, il faut une subtilité d'esprit que je n'ai pas. S'il est libre penseur ou catholique, il promet, en commençant, qu'on n'en saura rien; il est aussi discret que Fortunio. Je confesse qu'après l'avoir lu je n'en sais pas plus qu'il n'a voulu et que je n'ai pas deviné sa pensée de derrière la tête. Il avait pourtant de belles occasions de se trahir en traitant de la vie, des idées, de l'oeuvre de Pascal.

Vie, oeuvre, idées, tel est en effet le sujet qu'il s'est proposé. Et il l'a traité sans doute, mais à sa fantaisie, sans souci des proportions, sans nulle envie de former un ensemble. La négligence est voulue, et ce n'est point une faiblesse. Il n'achève pas la biographie qu'il avait commencée; il court et bondit dès qu'il lui en prend envie; il s'arrête quand il lui plaît. Il est merveilleusement agile et capricieux. Son esprit, accoutumé aux méthodes transcendantes, se rit de nos trop simples procédés d'exposition et de critique. À l'occasion il est admirable dans la casuistique; il y prend goût, il s'y attarde pour son plaisir et pour le nôtre. Il n'en sort plus. Il est là dedans comme le lièvre dans le serpolet. Mais en deux bonds il remplit le reste de sa carrière et touche le but. Car La Fontaine a beau dire: le lièvre arrive toujours avant la tortue, comme le génie l'emporte toujours sur la bonne volonté.

Ce que c'est que d'avoir calculé le nombre des valeurs qu'acquiert une fonction quand on permute les lettres! Après cela, dès qu'on s'en donne la peine, on se montre plus grand casuiste qu'Escobar et Sanchez. Je vous assure que M. Joseph Bertrand est incomparable pour décider des cas difficiles. Il a pour confrères à l'Académie deux grands directeurs de consciences. M. Alexandre Dumas, qui est sévère, et M. Ernest Renan, qui est indulgent. Si M. Bertrand se mêle comme eux de guider les âmes, je lui prédis qu'il y réussira parfaitement, aujourd'hui surtout qu'il y a beaucoup d'inquiétude et toutes sortes de scrupules chez les pécheurs. Il est subtil. C'est ce qu'on veut.

Je le dis maintenant sans sourire, il a déployé dans l'examen des Provinciales les plus rares facultés d'analyse. Et il est visible après cela que les Petites lettres ne sont qu'une oeuvre de parti. Ce n'est point que Pascal ait altéré les textes, dont il ne connaissait d'ailleurs que les extraits que ces messieurs lui donnaient: il n'avait rien lu. Ses citations, au contraire, ont été trouvées généralement exactes. Mais M. Bertrand nous montre qu'il eût rencontré dans saint Thomas beaucoup de décisions qu'il reproche aux jésuites. Ordinairement, il fait un grief à la Compagnie tout entière de ce qui appartient à un seul membre et a été parfois combattu par un autre. Enfin, il est homme de parti.

À la vérité, nous n'en doutions guère. Et il ne faudrait pas dire que M. Joseph Bertrand a montré la partialité de Louis de Montalte pour faire plaisir aux jésuites; on risquerait fort de dire une sottise.

Ces querelles de la grâce sont aussi mortes que celles des réalistes et des nominaux. Les distinctions anciennes d'esprit et de doctrine ne subsistent plus dans le clergé, qui est devenu tout entier romain. Les jésuites d'aujourd'hui ne ressemblent point aux jésuites d'autrefois. Ils ont peut-être une morale plus sévère; ils sont, je le sais, moins polis. Je doute qu'ils s'inquiètent beaucoup de ce que Pascal a dit de leurs prédécesseurs oubliés.

D'ailleurs, M. Joseph Bertrand n'est pas le premier à montrer la partialité de Pascal. Dans un livre célèbre, qui date de 1768, vous trouverez sur les Provinciales le jugement que voici:

«Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'est aux seuls jésuites qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les moeurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public.»

Et cela n'est ni de Nonnotte, ni de Patouillet. C'est de Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV.