M. Joseph Bertrand a l'esprit trop exact et trop sûr pour croire aux doutes de Pascal. Sur ce point il est très assuré. Et dans le même temps que paraissait le livre du secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, M. Sully-Prudhomme, son confrère de l'Académie française, publiait, dans la Revue des Deux Mondes, une étude parfaitement déduite dans laquelle il montrait aisément que Pascal avait placé sa foi dans des régions que le raisonnement ne peut atteindre. Si quelqu'un ne mit jamais sa foi en délibération, c'est bien Pascal. Il l'a répété vingt fois: la raison ne conduit pas à Dieu; le sentiment seul y mène.

«S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible. Nous sommes incapables de connaître ce qu'il est ni s'il est.»

Et ailleurs:

«Voilà ce que c'est que la foi: Dieu sensible au coeur, non à la raison.»

Et M. Sully-Prudhomme conclut excellemment:

«Pour lui, la preuve de l'existence de Dieu n'est pas confiée à la faculté de comprendre, mais à celle de sentir, à l'intuition du coeur, en un mot à un acte de foi.»

À propos, je crois, d'un philosophe contemporain qui unit à une rare puissance spéculative la foi du charbonnier, on a dit qu'il y avait des cerveaux à cloisons étanches. Le fluide le plus subtil qui remplit un des compartiments ne pénètre point dans les autres.

Et comme un rationaliste ardent s'étonnait devant M. Théodule Ribot qu'il y eût des têtes ainsi faites, le maître de la philosophie expérimentale lui répondit avec un doux sourire:

—Rien n'est moins fait pour surprendre. N'est-ce pas, au contraire, une conception bien spiritualiste que celle qui veut établir l'unité dans une intelligence humaine? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un homme soit double, triple, quadruple?

Il n'y a pas même besoin pour expliquer la foi de Pascal de recourir au cerveau à cloisons étanches et à l'homme double. Pascal raisonnait tout ce qui lui semblait du domaine du raisonnement, et jamais homme ne fit de la raison un plus violent usage. Il ne raisonnait pas de Dieu, ayant tout de suite connu que Dieu n'est pas sujet au raisonnement. Il ne donna pas sa créance à Dieu. Cela lui eût été bien impossible. Il lui donna sa foi, ce qui est tout autre chose que de donner sa raison: les mystiques et les amoureux le savent; il lui donna son coeur. Il le lui donna comme le coeur se donne, sans raisonner, sans savoir, sans vouloir ni pouvoir aucunement savoir. Les oeuvres des mystiques, et tout particulièrement les méditations de sainte Thérèse, éclairciraient assez ces difficultés psychologiques. Mais, par une singularité dont je parlais tout à l'heure, les commentateurs de Pascal sont le plus souvent des philosophes qui n'étudient guère les mystiques. Aussi le croient-ils unique et singulier, faute de pouvoir le réunir à sa grande famille spirituelle.