En définitive, ce ne sont pas les moins bien avisés, ces fidèles qui, comme Pascal, n'appellent jamais leur raison au secours de leur foi. Une telle aide est toujours périlleuse. Chez Pascal, la raison, qui était formidable, eût, d'un seul coup, tout détruit dans le sanctuaire; mais elle n'y entra jamais.

Cette bonne et douce madame Périer, qui a écrit avec de si belles et discrètes façons la vie de son frère Blaise, y rapporte une pratique du grand homme qui m'a toujours donné beaucoup à penser. Pascal, retiré du monde, recevait dans sa chambre sans tapisseries et sans feu toutes les personnes qui venaient l'entretenir sur la religion. Les unes lui confiaient leurs projets de retraite. Les autres lui soumettaient leurs doutes sur les matières de la foi. À celles-là, par charité chrétienne, il ne refusait pas ses avis. Et parfois, comme on ne se rendait pas à ses premières raisons, il fallait en venir à une dispute en règle. Pascal n'aimait guère ces colloques dans lesquels on lui opposait la raison à la foi. Pour soutenir de telles discussions, il prenait soin de mettre sous ses vêtements une ceinture de fer garnie de clous dont les pointes étaient tournées en dedans. À chaque raison de son contradicteur, il enfonçait les pointes dans sa chair. Par ce moyen, il évitait tout péril et servait le prochain sans crainte de nuire à soi-même.

Il ne douta jamais. Mais il avait de la prudence, et sa grande appréhension était que la raison n'entrât par surprise dans les choses de la foi.

MAURICE BARRÈS

LE «JARDIN DE BÉRÉNICE»[23]

Vous connaissez sans doute la Vita nuova de Dante Alighieri. C'est un petit roman allégorique, où se sentent la nudité grêle et la fine maigreur du premier art florentin. Sous les formes sèches et comme acides des figures se cachent des symboles nombreux et compliqués. Cette Vita nuova, du moins par sa subtilité, peut, à la rigueur, donner quelque idée de la manière de M. Maurice Barrès qui est, en littérature, un préraphaélite. Et c'est grâce, sans doute, à ce tour de style et d'âme qu'il a séduit M. Paul Bourget ainsi que plusieurs de nos raffinés.

L'inertie expressive des figures, la raideur un peu gauche des scènes qui ne sont point liées, les petits paysages exquis tendus comme des tapisseries, c'est ce que j'appelle le préraphaélisme et le florentinisme de M. Maurice Barrès. Mais il ne faut pas trop insister. Le Jardin de Bérénice est aussi éloigné de la symétrie naïve de la Vita nuova que la métaphysique de M. Barrès est distante de la scolastique du XIIIe siècle. Loin d'être arrangé avec exactitude et déduit selon les règles du syllogisme, le livre nouveau est flottant et indéterminé. C'est un livre amorphe. Et l'indécision de l'ensemble fait un curieux contraste avec la sobriété précise des détails.

Les ouvrages de notre jeune contemporain trahissent, comme la toile de l'antique Pénélope, l'effroi mystérieux de la chose finie. M. Barrès ne défait pas la nuit la tâche du jour. Mais il met partout de l'inachevé et de l'inachevable. Car il sait que c'est un charme, et il est fertile en artifices. Ses deux premiers livres, Sous l'oeil des barbares et un Homme libre, étaient conçus dans cette manière. Par malheur, ils étaient d'un symbolisme compliqué et difficile. Aussi ne furent-ils goûtés que par les jeunes gens. La jeunesse a cela de beau qu'elle peut admirer sans comprendre. En avançant dans la vie, on veut saisir quelques rapports des choses, et c'est une grande incommodité. Le Jardin de Bérénice, qui est une suite à ces deux ouvrages, et comme le troisième panneau du triptyque, semblera bien supérieur aux autres par la finesse du ton et la grâce du sentiment. Toutefois, j'avertis les personnes austères qui voudraient lire ce petit livre qu'elles risquent d'en être choquées de diverses façons. Car beaucoup de sentiments qui passent pour respectables parmi les hommes y sont moqués avec douceur, et M. Maurice Barrès est incomparable pour la politesse avec laquelle il offense nos pudeurs; je le tiens un rare esprit et un habile écrivain, mais je ne me fais pas du tout son garant auprès du chaste lecteur.

J'eus pour professeur, en mon temps, un prêtre très honnête, mais un peu farouche, qui punissait les fautes des écoliers non pour elles-mêmes, mais pour le degré de malice qu'il jugeait qu'on y mettait. Il était indulgent à l'endroit des instincts et des mouvements obscurs de l'âme et du corps, et il y avait parmi nous des brutes à qui il passait à peu près tout. Au contraire, s'il découvrait un péché commis avec industrie et curiosité, il se montrait impitoyable. L'élégance dans le mal, voilà ce qu'il appelait malice et ce qu'il poursuivait rigoureusement. Si jamais M. Maurice Barrès éprouve le besoin de se confesser, comme déjà M. Paul Bourget le lui conseille, et qu'il tombe sur mon théologien, je lui prédis une pénitence à faire dresser les cheveux sur la tête. Jamais écrivain ne pécha plus tranquillement, avec plus d'élégance, plus d'industrie et de curiosité, par plus pure malice que l'auteur du Jardin de Bérénice.

Il n'a point d'instincts, point de passions. Il est tout intellectuel, et c'est un idéaliste pervers.