Théodore de Banville est peut-être de tous les poètes celui qui a le moins songé à la nature des choses et à la condition des êtres. Fait d'une ignorance absolue des lois universelles, son optimisme était inaltérable et parfait. Pas un moment le goût amer de la vie et de la mort ne monta aux lèvres de ce gentil assembleur de paroles.
Sans doute il aima, il chercha, il trouva le beau. Mais le beau ne résultait pas pour lui de la structure intime des êtres et de l'harmonie des idées, c'était à son sens un voile ingénieux à jeter sur la réalité, une housse, une nappe brillante pour couvrir le lit et la table de Cybèle. Sa jolie infirmité fut de toujours nuer, nacrer, iriser l'univers et de porter sur la nature un regard féerique qui l'inondait d'azur et de rose tendre. Il faut croire qu'un jour du temps jadis, dans un parc cher aux amants, un petit Cupidon, blotti sous un myrte où se becquetaient des colombes, avait frotté du bout de son aile les lunettes dont la Providence devait chausser ensuite le nez de M. de Banville; car sans cela M. de Banville n'aurait pas vu en ce monde seulement des choses agréables; certains spectacles lui auraient donné l'idée du mal et de la souffrance qu'il ignora toujours; sans ces lunettes galantes, M. de Banville n'aurait pas vu l'oeuvre formidable des sept jours sous l'aspect gracieux qu'il lui découvre sans cesse; il ne l'aurait pas vue brillante et légère comme le ballet d'Armide. Si, dans son ciel biblique, l'antique Iaveh prend jamais la fantaisie de lire les vers descriptifs de M. de Banville, il ne reconnaîtra pas, sous tant d'ornements, sa rude création, nourrie de sang et de larmes. Il fermera le livre à la dixième page et s'écriera: «Par Lucifer! je n'ai pas créé la terre si aimable. Ce poète, qui chante mieux que mes séraphins, exagère visiblement l'élégance de mes ouvrages.» Je vous ai parlé souvent de mon professeur de rhétorique, et c'est un ridicule où je tombe généralement après quelque songerie un peu prolongée. Il faut que j'aie rêvé en écrivant ces notes nécrologiques. Car voici que je me rappelle avec exactitude que mon professeur de rhétorique, homme instruit et fort sensé, nous lut un jour en classe un endroit du Génie du Christianisme dans lequel Chateaubriand dit qu'il vit trois oeufs bleus dans un nid de merle. Mon professeur s'arrêta au milieu de sa lecture pour nous demander, avec cette bonne foi qui faisait le fond de son caractère, si les oeufs de merle nous paraissaient bleus.
—À mes yeux, ajouta-t-il, ils sont gris.
Il resta pensif un moment, répéta plusieurs fois:
—Ils sont gris, ils sont gris!…
Puis il reprit avec un soupir:
—Chateaubriand était bien heureux de les voir bleus!
Mon professeur avait raison: les poètes sont heureux; ils vivent dans un univers enchanté; ils voient tout en bleu et en rose. Autant et plus qu'un autre, M. de Banville eut ce bonheur-là.
En ce monde, où s'agitent tant de formes lamentables ou vulgaires, M.
Théodore de Banville distingua surtout des dieux et des déesses. Les
Vénus qu'il sut voir ont des chevelures «aux fines lueurs d'or, et leurs
beaux seins aigus montrent des veines d'un pâle azur».
Ce ne sont point des Grecques. La Vénus des Hellènes est trop pâle. Et puis elle a le tort d'être géomètre et métaphysicienne. La pensée roule dans sa belle tête avec l'exactitude d'un astre lumineux parcourant son zodiaque. Elle médite sur la force qui crée les mondes et en maintient l'harmonie. Les Vénus de M. de Banville sont vénitiennes. Elles ne savent pas un mot de mythologie. Ce sont de ces figures dont les peintres disent qu'elles plafonnent.