L'olympe du poète est un Olympe de salle de fêtes. En habit de carnaval héroïque, les dames et les cavaliers vont par couples et dansent avec grâce sous la coupole peinte, au son d'une molle musique. Et c'est là le monde poétique de M. Théodore de Banville.

Rien n'y parle au coeur; rien n'y trouble l'âme. Aucune amertume n'y corrompt la douceur qu'on y boit par les yeux et par les oreilles. Parfois la fête se donne dans la Cythère de Watteau, parfois à la Closerie des lilas, et il y vient des funambules et des danseuses de corde; parfois même elle se donne dans la baraque de la foire. C'est là qu'après mille tours merveilleux

Enfin, de son vil échafaud
Le clown sauta si haut, si haut,
Qu'il creva le plafond de toile,
Au son du cor et du tambour,
Et le coeur dévoré d'amour,
Alla rouler dans les étoiles.

Théodore de Banville, qui plaçait ainsi un clown dans le ciel comme une constellation nouvelle, à côté d'Andromède et de Persée, estimait en ces virtuoses de la dislocation des qualités de souplesse et de fantaisie qu'il possédait lui-même au plus haut degré, comme poète funambule. Car ce lyrique fut en poésie, quand il lui plut, un clown sans égal. Notre vieux Scarron n'est, à côté de lui, qu'un grossier matassin. Que Théodore de Banville ait inventé le comique particulier du rythme et de la rime, on l'a nié, et sans doute avec raison. D'ailleurs, personne n'invente jamais rien. Mais que ce rare poète ait si heureusement et si abondamment pratiqué cet art de bouffonnerie lyrique, c'est ce qu'on ne saurait contester. Et la vérité est que cette manière oubliée qui, dans notre vieille littérature s'appelait le burlesque, il l'a renouvelée, transformée, embellie, faite sienne de toutes les manières, si bien qu'on peut dire qu'il a créé un genre. Les Odes funambulesques et les Occidentales sont peut-être ce qu'il y a de plus original dans l'oeuvre de Théodore de Banville. Qui ne connaît parmi les lettrés, qui n'essaye encore de goûter cette satire innocente, aimable, riante qui prête de la grâce à la caricature et du style à la frivolité, cette folie qui garde après vingt et trente ans un air de jeunesse, cette muse qui est bien encore un peu celle des choeurs d'Aristophane et qui, tout en s'amusant à des espiègleries d'écolière déploie des ailes de Victoire?

Quand Théodore de Banville n'est pas le poète funambule, il est le poète virtuose par excellence. On a dit justement qu'il fut le dernier des romantiques et le premier des parnassiens. Il prit le vers de Hugo, l'assouplit, le rompit encore, l'étira à l'excès et y alluma des rimes éclatantes.

Dans la seconde partie de sa vie et de son oeuvre, M. de Banville s'est attaché à restaurer les vieux poèmes à forme fixe, rondeau, ballade, chant royal, lai et virelai. Il a déployé dans ces restitutions une adresse peu commune et toute l'habileté de main d'un Viollet-le-Duc poétique. Rien n'empêcherait de philosopher longtemps sur les tentatives de ce genre. Ce n'est peut-être qu'un amusement. Mais on ne peut nier qu'il soit délicat.

Il a exposé ses théories poétiques dans un petit manuel de poésie qu'on lit avec agrément, mais qui ne témoigne pas de beaucoup de savoir ni de réflexion. C'est de la métaphysique de rossignol. Au demeurant, la théorie du vers français est obscure et difficile et ce n'est peut-être pas affaire aux poètes à la constituer.

Il ne serait pas permis, même dans ces notes nécrologiques, d'oublier que M. de Banville a donné au théâtre des pièces qui ont été applaudies. Gringoire est resté au répertoire de la Comédie-Française.

Il importe de dire aussi que M. de Banville a écrit des contes en prose et même tout récemment un petit roman Marcelle Rabe. Je trouve à propos dans un élégant recueil de critique, qui vient de paraître, Profils et Portraits, quelques remarques fort justes sur ces Contes héroïques et féeriques, de Théodore de Banville. «Dans ces contes, dit M. Marcel Fouquier, il arrive que la pensée soit trop bien mise, avec une élégance un peu tapageuse. Le clinquant des broderies ou la richesse de l'étoffe, fait qu'on ne distingue plus la trame fine et forte du récit. Mais cette trame existe quand même, et la psychologie de ces contes, quand ils ne sont pas seulement de modernes contes de fées, est parfois d'un dramatique curieux ou d'un intérêt nuancé.» J'ajouterai que cette psychologie en est parfois étrangement déraisonnable. Mais ce n'est point un reproche à la mémoire de Théodore de Banville qui fut une si belle créature de Dieu, qu'il n'avait pas besoin d'avoir raison pour être aimable. Il est mort jeune à soixante-huit ans: c'était un poète. Que sa tombe soit blanche et riante, qu'on y sculpte une lyre et qu'on y plante un jeune laurier!

M. GASTON BOISSIER