Nous avons indiqué l'esprit du livre. Il est temps d'en préciser le sujet principal, qui est, autant qu'on peut l'énoncer en si peu de mots, l'appropriation de la culture antique et païenne aux besoins de la chrétienté triomphante. Les premières générations chrétiennes n'avaient de culture d'aucune sorte. La foi au Crucifié s'était répandue d'abord parmi les humbles et les simples, parmi de très petites gens que dédaignait une société vieille et fière. Ces ignorants possédaient, il est vrai, de petits livres exquis. Les évangiles canoniques ont une saveur délicieuse dont nous sommes très friands aujourd'hui, mais qui eût soulevé le coeur d'un Pline ou d'un Sénèque. L'aristocratie du monde romain formée à l'École, experte en rhétorique, nourrie des chefs-d'oeuvre de l'antiquité, n'aurait pas entendu sans dégoût le langage barbare et bas d'un Luc ou d'un Matthieu. Cela nous paraît bien étrange. Pourtant, si nous recherchions depuis combien de temps on a reconnu le mérite littéraire des Évangiles, il nous arriverait peut-être de découvrir que c'est depuis quatre-vingt-dix ans environ. Au moyen âge, on ne prenait pas garde à cette sorte de mérite. Et l'on aurait bien surpris un homme pieux du XVIIe siècle ou du XVIIIe, si on lui avait dit que ces livres sacrés étaient aussi des monuments littéraires de quelque valeur. Le beau monde méprisait ces pauvres gens qui goûtaient en secret le rafraîchissement du Christ et attendaient le règne de Dieu sur la terre. «Il y a, disait Celse, une nouvelle race d'hommes, nés d'hier, sans patrie ni traditions antiques, ligués contre toutes les institutions civiles et religieuses, poursuivis par la justice, généralement notés d'infamie et se faisant gloire de l'exécration commune: ce sont les chrétiens.» Des malheureux ainsi traités ne pouvaient pas beaucoup souffrir de l'humilité de leur littérature. Mais quand le christianisme eut pénétré dans les hautes classes de la société et fait des prosélytes parmi les avocats et les rhéteurs, ceux qui le dirigeaient se trouvèrent dans un grand embarras. Le nouveau culte n'avait point d'écoles et il n'en pouvait avoir. Comment instruire la jeunesse chrétienne? L'envoyer aux écoles des païens? On y commentait des livres tout pleins de l'histoire abominable des dieux. Mais laisser les fils des riches familles chrétiennes dans l'ignorance des lettres profanes, c'était les abaisser au niveau de la plèbe, leur ôter l'espoir de parvenir aux dignités, les abattre du rang où les plaçait leur naissance et remettre ainsi aux païens l'avantage des emplois et du pouvoir. Une telle conduite eût été insensée. Aucun docteur, pas même Tertullien, ne conseilla de la tenir. Les petits chrétiens riches allèrent à l'école, et ils y apprirent, sous la férule du maître, à côté des petits païens, les mensonges des poètes. On imagine difficilement ce qu'était alors l'école, et l'importance que la belle société romaine attachait à la grammaire, à la rhétorique et à la poésie. Ces Romains de la décadence, qui étaient en réalité beaucoup plus polis, plus honnêtes, plus candides, plus vertueux que nous ne croyons, gardaient avec une sorte de piété le trésor intellectuel qu'ils ne pouvaient plus accroître. Ils étaient très littéraires et croyaient de bonne foi qu'il n'y a pas d'occupation plus digne d'un honnête homme que de faire de longues phrases ou de petits vers. Au IVe siècle, le beau style et la rhétorique menaient à tout, même à l'empire. On n'y pouvait résister quand on était honnête homme, et précisément les chrétiens étaient devenus honnêtes gens. «L'Église, toute-puissante (je cite M. Boissier), ne fit aucune tentative pour créer une éducation nouvelle qui fût entièrement conforme à ses doctrines.»
Sortis des écoles païennes, les chrétiens n'eurent point une façon particulière d'écrire, et, hors le cas où ils affectaient un langage populaire pour être entendus des ignorants, ils continuèrent comme les païens la vieille littérature de Rome. Ils imitèrent Cicéron dans leurs dialogues et Virgile dans leurs poèmes. Au IIIe siècle, il est vrai, un chrétien, peut-être un évêque, le poète Commodien, avait composé des ouvrages populaires en vers où le rythme remplaçait la mesure et qui ne devaient rien à l'école. Mais il ne fut pas suivi et la poésie chrétienne se coula dans le moule antique, comme M. Boissier le montre par l'exemple de saint Paulin de Nole et de Prudence.
On peut dire que l'Église triomphante fut vaincue par l'École. Cette victoire des lettres et du génie antique eut des conséquences incalculables. Elle sauva une part précieuse des richesses de l'esprit humain. Elle n'empêcha pas la barbarie et la longue rudesse des sociétés nouvelles. Mais, en conservant la tradition, elle assura la revanche des Muses pour le jour où l'antique Apollon devait l'emporter, une fois encore, sur le Galiléen dans l'Italie, à Rome et jusque dans le palais du pape, converti lui-même au paganisme des arts. Elle rendit possibles la Renaissance italienne et la Renaissance française, et les chefs-d'oeuvre de ce siècle classique où un évêque conta les aventures du fils d'Ulysse.
Qu'est-ce donc que cette beauté antique que rien n'a pu vaincre et qui n'est qu'endormie quand on la croit morte? On raconte qu'à Rome, le 18 avril 1485, des ouvriers lombards, qui creusaient la terre sur la voie Appienne, découvrirent un tombeau de marbre blanc. Le couvercle étant soulevé, on trouva une jeune vierge qui, par l'effet des aromates ou par un prodige de la magie antique reposait toute fraîche dans cette couche fidèle. Ses joues étaient roses et souriaient, sa chevelure coulait à longs flots sur sa blanche poitrine. Le peuple, ému d'enthousiasme et d'amour, porta la vierge dans son lit de marbre au Capitole où la ville entière vint la contempler longuement en silence, car, dit le chroniqueur, sa beauté était plus grande mille fois que celle des femmes de nos temps. Enfin, Rome fut si fort agitée à la vue de cette vierge, dont la forme divine triomphait de la mort, que le pape en prit de l'inquiétude; et, craignant qu'un culte païen et impie ne vînt à naître aux pieds de la belle exhumée, il la fit dérober nuitamment et ensevelir en secret. Mais ce n'était pas en vain que les hommes avaient un moment contemplé son visage.
Elle était la beauté antique: pour l'avoir seulement entrevue, le monde se mit à refleurir. Et aussitôt commença la renaissance des lettres et des arts. M. Gaston Boissier, qui est avant tout un humaniste, me pardonnera si ce beau symbole a passé dans mon esprit encore tout occupé de la Fin du paganisme.
L'EMPEREUR JULIEN[26]
Nous avons, la dernière fois, considéré dans son ensemble le livre de M. Gaston Boissier. Je voudrais aujourd'hui rouvrir cet excellent ouvrage et m'arrêter un peu sur les pages consacrées par l'historien humaniste à l'oeuvre politique et religieuse de l'empereur Julien. Julien est un homme vraiment extraordinaire. Il était tout enfant quand mourut Constantin, son oncle; échappé seul avec Gallus, son frère, au massacre de toute sa famille, il grandit dans la triste et molle prison de Césarée, où le retenait Constance qui ne pouvait se résoudre ni à le laisser vivre ni à le faire périr. Cette existence de prince oriental aurait dû le rendre imbécile et cruel. Gallus n'y résista pas: il en fut abêti. Julien en sortit intelligent et bon, actif et chaste comme s'il avait été nourri parmi des stoïciens. Rien de plus capricieux que le despotisme. Constance permit à Julien, parvenu à l'âge d'homme, d'étudier à Athènes et à Constantinople. Mais la vie du jeune prince était sans cesse menacée: il devait s'attendre à tout moment à recevoir la mort ou la pourpre. C'est la pourpre qu'il reçut. Il la dut à l'impératrice, la belle et sage Eusébie, qui l'aimait. Elle sut obtenir pour lui du faible Constance le titre de César et le gouvernement des Gaules. La nature du sentiment qui unissait Eusébie et Julien n'est guère douteuse. Mais de tous les hommes qui durent leur fortune à l'amour, Julien est peut-être celui qui prit le moins de soin de plaire aux femmes. Il fallait qu'Eusébie eût des goûts assez rares dans son sexe pour s'attacher à un jeune homme si austère. Julien, petit et trapu, n'était pas beau, et il affectait, par sa négligence volontaire, de rendre sa personne plus disgracieuse qu'elle n'était naturellement. Il portait une barbe de bouc où le peigne ne passait jamais. Sa faiblesse était de croire qu'une barbe est philosophique quand elle est sale. Il négligeait de se faire tailler les cheveux. Il avait les ongles noirs et les mains tachées d'encre, et il s'en vantait. Son affectation, après tout innocente, était de paraître rude, gauche et rustique. Il se comparait lui-même complaisamment au bourru de la comédie. Comme sa famille était originaire de Mésie, il aimait à dire qu'il était un sauvage, un vrai paysan de l'Ister. Tel qu'il était, Eusébie l'aima. C'est à elle qu'il dut la vie et le pouvoir. Et quand il partit pour les Gaules, elle lui fit un présent dont il fut plus satisfait que de la pourpre. Elle lui donna des livres, toute une vaste bibliothèque de poètes et de philosophes. Julien lui en fut reconnaissant et lorsqu'il composa le panégyrique de l'impératrice, il n'eût garde d'oublier une libéralité qui lui avait été si douce. «Eusébie, dit-il, me donna une telle quantité de livres que j'eus de quoi satisfaire pleinement mon désir, quelque insatiable que fût mon avidité pour ce commerce de l'esprit, et qu'ainsi, la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un musée de lettres helléniques. Sans cesse attaché à ce trésor, je ne saurais oublier la main qui me l'a donné. Quand je suis en expédition, un de ces livres ne manque point de me suivre comme partie de mon bagage militaire.»
Ce jeune César, bibliothécaire et philosophe, qui n'avait quitté qu'à regret le manteau court des Athéniens, faisait d'abord un plaisant soldat. Marchant courbé, les yeux à terre comme un écolier, il avait grand'peine à marquer le pas sur l'air de la pyrrhique, et tandis que, ceint de la cuirasse, il s'exerçait au métier militaire, il murmurait entre les dents: «Voilà qui me va comme une selle à un boeuf!» Et, par intervalles, il soupirait: «Ô Platon!» Enfin, c'était, comme le dit le bon Ammien Marcellin, un jeune élève des Muses, nourri, nouvel Erechtée, dans le giron de Minerve, sous les pacifiques ombrages de l'Académie. Mais il avait l'âme ingénieuse et forte; après quelques semaines, il devint un dur soldat, un capitaine habile. Ses campagnes de Germanie sont dignes d'un Trajan. En quatre années, Julien passa trois fois le Rhin, délivra vingt mille prisonniers romains, réduisit quarante villes fortes et se rendit maître de tout le pays. Cependant il restait l'écolier d'Athènes, le disciple des philosophes. Il allait de ville en ville montrant aux barbares sa douceur et sa simplicité. Dans sa chère Lutèce, où il avait établi ses quartiers, il menait cette vie de méditations et d'austérités qui, selon ses maîtres néoplatoniciens, est la vie excellente. Il jeûnait et priait pour être digne d'avoir commerce avec les dieux, et, en effet, il eut des visions qu'Ammien Marcellin a rapportées. C'est là, dans le palais des Thermes, dont les ruines entendent aujourd'hui, chaque soir, les chansons des étudiants, que Julien fut proclamé Auguste par ses soldats. À défaut de couronne mieux appropriée, ils offrirent à Julien un diadème de femme, qu'il repoussa avec le doux mépris d'un philosophe. On lui tendit ensuite un frontail de cheval, dont il ne voulut pas non plus. Les soldats étaient fort embarrassés, quand un hastiaire, détachant son collier de porte-dragon, le mit sur la tête du nouvel Auguste.
La mort de Constance étant survenue à propos pour éviter la guerre civile, Julien, reconnu par tout l'empire, n'eut pas à combattre l'Auguste, mais à l'ensevelir.
On raconte qu'un jour, dans une ville dont j'ai oublié le nom, tandis que Julien, nouvellement revêtu de la pourpre, traversait les rues au milieu des acclamations du peuple, une vieille femme aveugle, levant le bras vers le jeune César, s'était écriée d'une voix prophétique: «Voilà celui qui rétablira les temples des dieux!» Alors Julien était chrétien comme son père. Par les ordres de Constance, il avait été formé dès l'enfance à la piété galiléenne; même il avait reçu les ordres mineurs et lu l'Évangile au peuple, dans l'église de Césarée. Pourtant, cette femme avait raison, et quelque pieux ennemi des chrétiens, Libanius ou Maxime d'Éphèse, pouvait la proclamer inspirée du ciel, ou croire que Minerve elle-même, comme au temps d'Homère, avait pris le visage d'une mortelle pour encourager son ami à la sagesse. Julien, élevé à l'empire, devait accomplir dans son illustre règne de quelques mois ce qu'avait annoncé la vieille aveugle. Il n'avait jamais été galiléen que par force et, tout jeune, il détestait le christianisme comme la religion de ses oppresseurs et des meurtriers de toute sa famille. Tandis qu'il fréquentait à Nicomédie les tombeaux des martyrs, il méditait sur les mystères de la bonne déesse et sur la divinité du Soleil. Chrétien en apparence, il était helléniste dans son coeur. «C'était, dit Libanius, au contraire de la fable, le lion qui prenait la peau de l'âne.» Et Libanius dit encore que Julien, devenu Auguste, brisa comme un lion furieux tous les liens qui l'attachaient au christianisme.