Il n'est pas possible de faire le dénombrement exact des chrétiens et des païens de l'empire à l'avènement de Julien. On peut croire qu'en Égypte et dans toute la province d'Afrique les forces numériques des galiléens et celles des hellénisants étaient à peu près égales. Il est certain qu'en Asie, au contraire, la population des villes était chrétienne en grande majorité. En Syrie, dans le Pont, en Cappadoce, en Galatie, les paysans eux-mêmes étaient chrétiens. En Europe, le christianisme n'avait guère pénétré dans les campagnes; là, le pagus, le village, demeuré idolâtre, devait donner son dernier nom à la vieille religion abolie. Mais les cultes rustiques de l'Italie et de la Gaule n'avaient rien de commun avec le mysticisme savant des rhéteurs et des philosophes hellénisants. Quant aux villes d'Occident, celles de langue grecque étaient plutôt galiléennes et celles de langue latine plutôt païennes. Mais c'est là une distinction qu'on n'oserait pas maintenir avec beaucoup de rigueur. En résumé, les chrétiens l'emportaient sans doute par le nombre sur les hellénistes et les païens réunis.
Ils tenaient les charges et les emplois, ne le cédant aux hellénistes que dans l'École qui était, il est vrai, une grande puissance dans la société du IVe siècle. En l'état des choses, un politique n'eût pas relevé les autels renversés par Constantin. Mais Julien n'était pas un politique. C'était un croyant et même un illuminé. Il rétablit le culte et les sacrifices pour l'amour des dieux et non point en considération des hommes. Théologien profond et moraliste austère, il agit d'après les suggestions de sa conscience et les mouvements d'une foi exaltée par le jeûne et l'insomnie. Il ne dormait pas. La nuit, à peine étendu sur sa natte grossière, il se relevait pour écrire ou pour méditer. On frémit à la pensée d'un empereur qui ne dort jamais. Ses écrits témoignent de son exaltation mystique. Voici ce qu'il nous dit dans un de ses petits traités de théologie:
«Dès mon enfance, je fus pris d'un amour violent pour les rayons de l'astre divin. Tout jeune, j'élevais mon esprit vers la lumière éthérée; et non seulement je désirais fixer sur elle mes regards pendant le jour, mais la nuit même, par un ciel serein et pur, je quittais tout pour aller admirer les beautés célestes. Absorbé dans cette contemplation, je n'entendais plus ceux qui me parlaient et je perdais conscience de moi-même.»
Personne ne contestera la sincérité de ces effusions. Julien était un homme religieux. Cela ne fait point de doute. On s'accorde moins bien sur le caractère de la religion qu'il professait. M. Gaston Boissier y veut voir un culte nouveau, artificiel, dont Julien était l'inventeur et qu'il tirait tout entier, dogme par dogme, de son cerveau échauffé. Mais on ne conçoit pas comment un culte de ce genre aurait pu être instauré en quelques mois. Je crois, au contraire, que Julien rétablit la vieille religion dans les formes qu'elle avait prises alors.
Cette religion n'était point le paganisme si l'on entend par ce mot l'idolâtrie populaire; ce n'était pas non plus le polythéisme, depuis longtemps remplacé, dans l'esprit des Romains lettrés, par la notion du dieu unique et de la providence divine. C'était l'hellénisme, pour la désigner par le nom qu'on lui donnait alors. Julien était un théologien subtil; à l'exemple de ses maîtres, il interprétait ingénieusement les mythes anciens. Il n'était pas novateur le moins du monde. Ses idées sur le Soleil et sur la mère des dieux sont tirées de Porphyre et de Jamblique. Il manifeste en divers endroits de ses écrits son dessein de ne point s'écarter des doctrines de Jamblique. «Suivons, dit-il, les traces récentes d'un homme, qu'après les dieux je révère et j'admire à l'égal d'Aristote et de Platon.» Et ailleurs: «Prends les écrits du divin Jamblique et tu y trouveras le comble de la sagesse humaine». Or Porphyre et Jamblique n'étaient pas seulement des philosophes néoplatoniciens, c'étaient aussi des thaumaturges et des mages. Quand ils priaient, leur corps s'élevait du sol à plus de dix coudées, et leur visage comme leurs vêtements prenaient une éclatante couleur d'or. Ces néoplatoniciens donnèrent aux religions de la Grèce leur dernière forme savante et bizarre. C'est cette forme que rétablit Julien. Il la restitua, mais ne l'inventa pas. On est amené à reconnaître qu'à ce moment de l'humanité un esprit religieux était contraint de choisir entre le mysticisme des néoplatoniciens et le dogmatisme chrétien. Et si l'on compare ces deux manières d'envisager le divin, on s'aperçoit bien vite qu'elles ne diffèrent pas autant que les théologiens l'ont cru. Sans prétendre, avec l'habile et singulier Émile Lamé, que Julien ait été plus chrétien que les chrétiens, il faut reconnaître que l'apostat se rapprochait beaucoup par la doctrine et par les moeurs de l'Église qu'il voulut détruire et qui, triomphante, jeta pendant quatorze siècles, l'anathème à sa mémoire. Il n'est pas vrai que Julien ait laissé aux chrétiens, comme dit M. Boissier, «l'avantage de ce dieu unique et universel qui veille sur toutes les nations sans distinction et sans préférence». Le dieu un et triple de Julien ressemble, au contraire, beaucoup à la trinité de saint Athanase et des chrétiens hellénisants. Julien et Libanius étaient platoniciens; les Basile et les Athanase l'étaient aussi. Que fit, en somme, cet honnête entêté de Julien sinon remplacer la trinité chrétienne par la triade alexandrine, le dieu unique des chrétiens par le dieu unique des philosophes, le Logos ou Verbe fils par le roi soleil, l'Écriture et la révélation par l'explication des mythes, le baptême par l'initiation aux mystères, la béatitude éternelle des saints par l'immortalité des héros et des sages? Ces idées vues à distance sont comme des soeurs qui se ressemblent et ne se reconnaissent pas. Et si l'on regarde à la morale de Julien, on est encore plus frappé de voir qu'un même idéal de pauvreté, de chasteté et d'ascétisme coule des sources alexandrines et des sources galiléennes. L'apostat vécut comme un saint. Ammien Marcellin, témoin de toute sa vie, nous apprend qu'après la mort de sa femme Hélène, il resta étranger à tout commerce charnel. «Cette continence, ajoute le doux Ammien, était grandement favorisée par les privations de nourriture et de sommeil qu'il s'imposait et qu'il observait dans son palais avec la même rigueur que dans les camps.»
Comme un père de l'Église, Julien fit profession de haïr et de fuir les jeux du cirque. Il tenait pour honteux de regarder danser des femmes et des jeunes garçons beaux comme des femmes. Il couchait sur une natte, ainsi qu'un ascète, et jusqu'à la négligence où il laissait sa barbe et ses ongles sent en lui la vertu chrétienne.
Pourtant l'hellénisme, souple dans ses dogmes, ingénieux dans sa philosophie, poétique dans ses traditions, eût coloré peut-être l'âme humaine de teintes variées et douces, et c'est une grande question de savoir ce qu'eût été le monde moderne s'il avait vécu sous le manteau de la bonne déesse et non à l'ombre de la croix. Par malheur, cette question est insoluble. Julien n'a pas réussi. Son oeuvre a péri avec lui. Avec lui sont tombées les espérances que Libanius exprimait avec un noble et candide enthousiasme, alors qu'il s'écriait:
«Nous voilà vraiment rendus à la vie; un souffle de bonheur court par toute la terre, maintenant qu'un dieu véritable, sous l'apparence d'un homme, gouverne le monde, que les feux se rallument sur les autels, que l'air est purifié par la fumée des sacrifices.»
Il serait permis du moins de rechercher si la tentative de Julien était aussi insensée qu'on a dit. Il semble qu'elle n'eut pas de commencements malheureux. L'enthousiasme était grand dans les villes et l'empereur fut obligé d'interdire par édit les applaudissements qui accueillaient son entrée dans les temples. Comme sous Constantin, mais en sens contraire, il y eut de nombreuses conversions et entre autres celle de Pégase, évêque d'Ilion. Ces résultats furent obtenus dans un règne si court qu'il en faut compter le temps non par années, mais par mois. Il est certain, par contre, que des difficultés nouvelles surgissaient de jour en jour et que la situation était à la mort de Julien moins bonne qu'à son avènement. Mais il ne faut pas affirmer que la tentative était impossible. Nous n'en savons rien. Était-elle d'ailleurs si inopportune dans une société qui sentait le besoin impérieux d'une religion universelle et que les disputes incessantes des sectes chrétiennes commençaient à lasser?
Si Julien s'est trompé (et il s'est trompé en définitive, puisqu'il n'a pas réussi), du moins s'est-il trompé comme un honnête homme. Nous avons vu qu'il était sincère. Il unissait la tolérance à la foi et c'est une rare et belle alliance. Il est vrai que cette modération lui a été contestée. M. le duc de Broglie a voulu faire de Julien un persécuteur; mais l'embarras qu'il y éprouve est l'indice, chez un historien si habile, d'une situation fausse. Julien s'est toujours montré contraire aux mesures violentes et à cet égard il est unique dans le monde romain.