Passionnette, s. f., petite passion, se dit du vif sentiment d'une mondaine pour un mondain. Imperceptible piqûre d'aiguille au coeur. Gyp croit qu'une femme de bien doit en mourir.

On l'avait bien dit, à madame de Gueldre, qu'elle aurait sa passionnette. «Elle viendra, lui répétait une belle et savante amie, elle viendra la passionnette, et peut-être étrangement banale, sans que vous sachiez pourquoi ni comment vous vous éprendrez du premier venu qui, probablement, ne sera capable ni de vous comprendre, ni même de vous aimer.» Et ces fortes expressions, par lesquelles une mondaine exagérait la fragilité des femmes, devaient être pour madame de Gueldre si précises et si littérales!

C'était, une charmante femme que la comtesse de Gueldre. Elle se nommait, de son nom de baptême, Auréliane, mais ses amis l'appelaient Liane, lui donnant de la sorte le nom qui convenait à sa grâce flexible. Blonde aux cheveux légers, petite, svelte, merveilleusement souple, elle était toujours habillée de blanc, portant l'hiver de la peluche et du velours, l'été de la mousseline ou du crêpe de Chine. Elle avait gardé, après son mariage, une innocence imprudente qui s'était changée peu à peu en tristesse revêtue de gaieté courageuse. Moqueuse et brusque, mais tendre et bonne, elle avait grand pitié des hommes et des bêtes. Elle ne pouvait voir souffrir une fleur. Très artiste, elle peignait des saintes pour les églises de village et elle chantait avec sentiment de vieux airs quand elle était seule. Elle était simple, droite, vraie.

On disait de madame de La Fayette que c'était une femme vraie. Mais elle était tout ensemble vraie et secrète. Elle était vraie, mais ses amis ne savaient jamais ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait. Madame de Gueldre n'était point secrète à la manière de madame de La Fayette. Elle manquait de prudence, de sagesse mondaine, de cet esprit de crainte qui est la plus apparente vertu des dames. Trop peu soucieuse de l'opinion, elle mettait sa pudeur à cacher sa vertu.

Il n'en était point d'elle comme de cette dame (je ne sais plus où j'ai lu cela) qui disait aussi: Je suis franche. Elle le dit un jour à quelqu'un qui savait bien qu'elle ne pouvait pas l'être tout à fait, et qui lui demanda:

—Qu'appelez-vous être franche?

—Mon Dieu, mon ami! répondit-elle, une femme franche est une femme qui ne ment pas sans nécessité.

Madame de Gueldre avait passé de quelques années la trentaine sans s'être mise une seule fois dans la nécessité de mentir. Bien que tout à fait détachée d'un mari qui s'était détaché d'elle très vite et l'avait trompée sans délicatesse, elle n'avait jamais ni distingué, ni remarqué personne. On lui faisait beaucoup la cour, sans qu'elle y prît plaisir. Elle n'avait pas le goût du flirt et n'aimait pas les déclarations. La seule idée d'en entendre une la rendait malheureuse. Si la déclaration venait d'un fat ou d'un sot, elle en était irritée et blessée, ce qui prouve la délicate fierté de son âme. On conte qu'une femme d'esprit qui a beaucoup l'habitude de ces méprisables hommages, car sa magnifique beauté est très en vue dans le monde, se trouva récemment obsédée par un séducteur de profession, qui, après les détours ordinaires, en vint à lui confier qu'il l'aimait.

—Je m'en étais aperçue depuis un bon moment, lui répondit-elle en riant.

—À quoi?