—À ce que vous deveniez horriblement ennuyeux.
Madame de Gueldre était femme à répondre de la sorte. Mais, si la déclaration venait d'un homme sincère et vraiment ému, elle en ressentait une véritable peine, craignant plus que tout au monde de paraître coquette ou mauvaise et de faire souffrir. C'était une belle et rare créature. Elle fut tout à fait attristée le jour où M. de Mons lui dit d'un accent qui ne trompait point: «Je vous aime».
«Élégant sans être ridicule, spirituel sans être impertinent, instruit sans être ennuyeux», montant bien à cheval, tirant à merveille, Bernard de Mons était de plus un mauvais sujet: il avait donc tout ce qu'il faut pour plaire à une femme. Mais Liane ne l'aimait point, bien qu'il fût aimable, parce que les convenances ne forment point l'amour et parce que son heure n'était point venue. Cette heure sonna au moment précis où le vicomte de Guibray vint en buggy avec un très beau cheval alezan au château de Kildare où madame de Gueldre passait l'été. M. de Guibray prenait, quand il lui plaisait, la voix câline et l'oeil caressant. Mais son front restait étroit et têtu. C'était un provincial très mondain qui avait l'habitude de donner leur titre aux gens quand il leur parlait, et d'appeler madame de Gueldre «marquise». M. Robert de Bonnières pourrait nous dire exactement ce qu'il faut penser de ces mauvaises habitudes. M. de Guibray avait, à mon sens, des torts encore moins pardonnables.
Content de lui, léger, insensible, d'un égoïsme odieux, il était beaucoup moins aimable que Bernard de Mons, qui gaspillait en toute rencontre son temps, son argent, sa santé, mais non point son coeur, Bernard, grand enfant prodigue, si bien fait pour tomber en pleurant entre deux beaux bras miséricordieux. Jean de Guibray n'était pas aimable; il fut aimé. Comment s'y prit-il pour séduire cette fine et fière créature, cette Liane, exquise et jusque-là assoupie dans une chasteté facile? Il n'y mit point d'art ni d'étude. Il n'y mit pas même de réflexion. Il fut seulement grossier. Au retour d'une partie de campagne, dans la nuit, en landau, il risqua une caresse qui était une insulte. Liane, offensée et charmée, sentit qu'elle était toute à lui et qu'il la prendrait quand il voudrait, comme une proie inerte. Pourtant, c'était une petite personne courageuse et clairvoyante. Elle le voyait tel qu'il était, pitoyablement frivole, incapable d'aimer, plutôt méchant que bon. Sa tête n'était pas prise. C'est précisément pour cela qu'elle allait à sa perte infaillible. Elle n'avait pas même la ressource du dialogue intérieur, du soliloque efficace. Elle ne pouvait rien pour elle-même. Que répondre aux suggestions muettes? Qu'opposer à ces forces aveugles qui nous travaillent dans le secret de l'être? «Elle se considérait avec l'extrême sincérité qu'elle apportait en toutes choses; elle se trouvait profondément bête et ridicule…
«Ainsi, ce monsieur, qu'elle connaissait à peine la veille, tenait maintenant la première place dans sa vie! Et comment avait-il pris celle place?… Était-ce en l'éblouissant par son esprit ou en lui révélant une âme exquise?… C'était tout simplement en faisant ce qu'il eût fait avec une fille.»
Enfin, elle l'aimait. «Elle voulait le voir, tout le reste lui était égal.»
M. de Guibray, de son côté, poussait très mollement l'aventure, se contentant çà et là de quelques privautés furtives, et surtout fort peu désireux de conclure. Les embarras d'une liaison l'effrayaient d'avance, et il s'occupait en ce moment même de se marier et de se bien marier. En vérité, madame de Gueldre avait mal placé le trésor de son amour. Une femme peut-elle se tromper à ce point? C'est presque un lieu commun d'admirer l'instinct qui conduit les femmes dans l'amour. Les hommes à bonnes fortunes quand ils se mêlent, par hasard, d'avoir des idées générales, déclarent volontiers que les femmes ne se trompent guère dans leurs choix. Ils songent évidemment à celles qui les ont choisis. Mais, sans invoquer le témoignage de cette vieille dame qui avouait, de bonne grâce, qu'elle avait été bigrement volée dans sa vie, il est croyable que les femmes n'ont pas toujours la main gauche heureuse, dans un pays où on les recherche par vanité autant que par goût. Et la France est précisément ce pays-là. Enfin, elles peuvent mal choisir dans tous les pays du monde parce que dans tous les pays l'homme est le plus souvent léger, vain et trop égoïste pour consentir seulement à s'aimer lui-même en elles. «On ne tombe jamais bien», dit Alexandre Dumas. On peut tomber aussi mal, mais non plus mal que madame de Gueldre. Cette jolie petite créature pétrie de grâce, de courage et de bonté, pour prix de tout son être abondamment offert, ne reçut pas même un peu de tendresse hypocrite ou de sensualisme vrai, ou d'estime indifférente. Car cet homme ne l'aimait pas, ne la voulait pas et il la croyait légère; il ne se gênait pas pour le lui faire entendre, et elle ne disait rien pour l'en dissuader. Elle songeait: À quoi bon? Il ne me croirait pas. Et peut-être lui plairais-je encore moins, s'il savait qu'il n'y a rien dans ma vie. Elle avait vu jouer la Visite de noces et elle le savait un peu snob.
«Il ne lui avait rien promis; elle ne lui avait rien demandé; elle n'espérait rien de cette liaison bizarre et inachevée. Elle ne regrettait rien non plus… Malgré sa conviction absolue de n'être pas aimée de Jean, elle éprouvait un désir fou d'être à lui tout de même; un besoin de souffrir plus qu'elle n'avait souffert encore.»
Liane vécut ainsi quelques semaines, attendant de rares visites ou des lettres qui ne venaient point, s'offrant en vain, sans même se sentir humiliée: elle n'avait plus d'amour-propre, n'ayant que de l'amour, anxieuse, éperdue, brûlée de fièvre et de larmes. Et ce fut là sa passionnette. Elle n'avait demandé qu'une seule grâce à M. de Guibray: «Promettez-moi, lui avait-elle dit de m'avertir quand vous vous marierez.» Il ne lui fit pas cette faveur, et c'est par le journal qu'elle apprit le mariage de M. Marie-François-Jean, vicomte de Guibray, avec mademoiselle Lucile-Marie-Caroline de Lancey. Dès lors elle résolut de mourir et ne s'occupa plus que de mourir en femme de goût, le plus naturellement possible. Elle n'avait point d'enfants, mais elle devait à M. de Gueldre d'éviter un scandale posthume. On ne manquera pas de dire: Quoi? se tuer pour si peu! se tuer pour rien! Après tout, elle n'a pas perdu M. de Guibray, qui n'a jamais été à elle. Quels liens s'étaient donc rompus pour que sa vie entière s'écoulât comme d'une blessure et pour que ce jeune front suât la sueur d'agonie? On dira encore: Les femmes qui sont communément instinctives et dociles à la nature, qui obéissent facilement aux suggestions de la chair et du sang, ne se tuent point pour un rêve. Ce n'est pas l'usage. Moi-même j'ai quelque doute sur ce point; mais je ne suis pas assez grand clerc pour en décider. Je crois ce qu'on me dit, surtout quand c'est bien dit. Et j'imagine que Gyp pourrait répondre: «Pourquoi voulez-vous que Liane soit morte d'amour? Elle s'est tuée de dégoût et parce que la vie, ce n'était donc que ça! Elle s'est condamnée parce qu'après ce qu'elle avait fait et subi, le bonheur seul pouvait l'absoudre et que le bonheur ne pouvait plus venir. Enfin, elle avait un infini besoin de repos. C'était une Bretonne; elle aimait la mort.»
Je crois que Gyp parlerait ainsi pour expliquer cette sotte et tragique aventure. En effet, Liane était Bretonne, c'est-à-dire qu'elle avait l'âme grande, abandonnée et simple. Comme elle aimait beaucoup Dieu, elle s'arrangea un pieux suicide. Tout le temps qu'avait duré sa passionnette, elle avait mis Dieu dans les affaires de son coeur. À Sainte-Anne d'Auray, elle avait fait une neuvaine pour que M. de Guibray l'aimât. À Paris, dans les jours désolés d'une séparation sans souvenirs, elle allait chaque matin à Saint-Roch brûler un cierge. Elle est agréable à Dieu, pensait-elle, «cette jolie colonne blanche, élégante comme une tige de lis, qui se consume silencieusement en élevant vers le ciel sa flamme claire». Le matin du jour qu'elle avait choisi pour mourir, elle fit allumer tous les cierges que pouvait contenir sur ses pointes aiguës l'if de la chapelle. Un moment, elle les regarda brûler, puis elle rentra chez elle, se vêtit de sa plus belle robe et, ayant bu une fiole de morphine, elle se coucha sur son lit et, pleine d'espoir en Dieu, s'endormit du dernier sommeil. Ce n'était peut-être pas très logique. Un théologien verrait bien vite que Liane raisonnait mal. C'est que Liane n'était pas théologienne et qu'elle n'avait aucune idée d'un Dieu tout à fait régulier. On a remarqué que, depuis les temps les plus reculés, les dieux des femmes ne sont point dogmatiques et qu'ils ont une inépuisable indulgence pour les faiblesses du coeur et des sens. Et pendant que Liane était étendue toute blanche sur son lit, la pâle et chaste flamme, nourrie de cire d'abeilles, montait dans l'église vers le dieu qui doit à cette femme la part d'amour et de bonheur qu'elle n'a point eue en cette terre.