Il ne faut pas croire aussi que J.-J. Weiss n'ait lu, jusqu'à l'âge de onze ans, que dans les feuilles des arbres et dans les nuages du ciel. Il y avait dans le fourgon, à côté des instruments du musicien gagiste, quelques volumes dépareillés dont l'enfant faisait ses délices. C'étaient les fables de Florian, avec les deux idylles de Ruth et de Tobie, le Télémaque, Robinson, les histoires de Rollin et l'Odyssée, si amusante et si facile dans les vieilles traductions. On le voit, le choix était bon, et le pupille du régiment trouvait dans cette petite bibliothèque de campagne tout le romanesque ingénu et toute la raison ornée qu'il était en état de comprendre.
Et puis parfois, dans les villes de garnison, il allait au théâtre et voyait jouer quelque drame bien sombre ou un joli vaudeville du répertoire de Madame. Si bien qu'étant entré à douze ans au collège de Dijon, il brûla deux classes en dix mois et devint tout de suite un humaniste excellent.
En même temps qu'il étudiait Homère et Virgile, il apprenait à danser. La chose est en elle-même de peu de conséquence, et je n'ai entendu dire à aucun de ceux qui ont connu J.-J. Weiss qu'il se soit poussé dans le monde par son art à conduire le cotillon. Il convenait lui-même de bonne grâce que ses leçons de danse lui avaient fort peu profité et qu'il n'était point un Bassompierre. Il le regrettait peut-être un peu dans le fond de son coeur, car, tout négligé qu'il était dans ses habits, il s'entendait aux grandes élégances, ayant beaucoup fréquenté les cours avec madame de Motteville, Saint-Simon, madame de Caylus et madame de Staël. Quoiqu'il en soit, je ne dirais rien de son maître à danser, s'il n'avait rendu le bonhomme immortel en une page qu'on ne trouve dans aucun de ses livres et qui est un chef-d'oeuvre d'esprit, de sens et de bon langage. Donc c'était en l'an 1839, le jeune Weiss prenait des leçons de danse et de maintien d'un vieux Dijonnais, nommé Mercier, professeur de la bonne école et classique s'il en fut jamais. On me saura gré, pour le surplus, de citer littéralement:
Il [Mercier] jouait lui-même sur le violon les pas qu'il nous faisait danser. On enfilait la rue Condé qui est l'artère centrale de Dijon; on tournait à gauche, en venant de la place d'Armes, dans une petite rue sombre; on traversait une boutique, on descendait trois marches, et c'était là. Là, dans une arrière-salle éclairée en plein jour par de fumeux quinquets, trônait le père Mercier, professeur de violon, de danse, de maintien et de salut à la française, célèbre dans Dijon par lui-même et par son fils, un grand violoniste, qui aurait acquis une gloire européenne, s'il avait consenti à échanger le séjour de sa ville natale, qu'il aimait autant qu'elle est aimable, contre le séjour de Paris qu'il n'aimait pas. La figure du père Mercier respirait la sérénité rébarbative d'un digne homme qui a vécu cinquante ans sous l'oeil de ses concitoyens, sans qu'aucun d'eux puisse lui reprocher d'avoir manqué une seule fois aux bons principes ni sur la danse, ni sur le violon, ni autrement. En matière de danse, surtout, ses principes étaient terribles. En voilà un qui pouvait se vanter de ne pas concevoir la danse comme un amusement! J'avais déjà lu dans les livres que cet art est un art amollissant. Les auteurs inconsidérés qui donnaient des définitions pareilles n'avaient jamais pioché les cinq positions, les battements et les pliés sous le père Mercier, au mois de juillet, par trente degrés de chaleur.
Un jour qu'il me tenait dans la cinquième position—croiser les deux pieds de manière que la pointe de l'un et le talon de l'autre se correspondent—j'osai lui dire que je ne comprenais pas bien les avantages de cette position, peu habituelle dans le monde et pas mal gênante, et je poussai la hardiesse jusqu'à lui demander quand est-ce qu'il m'apprendrait enfin la valse? Si vous aviez vu sa surprise et sa suffocation! Il posa d'abord ses lunettes, puis son violon; il me regarda en silence avec sévérité; quand il jugea que j'étais suffisamment couvert de confusion, il me tint ce discours féroce: «Jeune homme, respectez mon âge. Je n'enseigne pas le bastringue. Votre honoré père peut vous ôter de mon cours quand il lui plaira. Tant que vous y resterez par sa volonté, retenez bien mes deux principes. Primo, la grande maxime, en quelque art que ce soit, est de ne jamais adoucir les difficultés de la chose au commençant. Secundo, qu'est-ce que M. Maîtrejean vous enseigne au collège royal? Des langues que vous ne parlerez jamais. Eh bien! donc, ici, vous n'apprendrez que des pas qui ne se dansent plus, le menuet, la gavotte, l'anglaise, etc.» Et se rengorgeant: «Je suis professeur de danses mortes!» Je rattrapai tant bien que mal la cinquième position.
Et, faisant, au déclin de sa vie, ce retour vers le caveau du père Mercier, J.-J. Weiss déclarait que le professeur de danses mortes était dans la bonne doctrine et que son élève le tenait pour obligé de ses fortes leçons. «Il est évident, disait-il, qu'il n'a pas réussi à me communiquer l'élégance d'Alcibiade. J'ai cependant une petite idée que je n'ai pas perdu ma peine avec les cinq positions. Je dois au père Mercier le besoin et le sentiment de l'agilité dans le style.» Au temps du père Mercier, J.-J. Weiss, à Dijon, partageait son admiration entre Homère, Théocrite, Virgile et Paul de Kock, qu'il lisait d'une âme légère et innocente. Ces bigarrures de sentiment et de goût sont ordinaires à la jeunesse. Mais elles étaient si naturelles à J.-J. Weiss, qu'il en resta quelque peu arlequiné jusqu'à la fin. La Laitière de Montfermeil lui rappela toujours les Syracusaines de Théocrite. Et il était déjà vieux quand il écrivait: «Je ne puis prononcer le nom de Paul de Kock, sans évoquer un essaim de Nausicaas au lavoir et de Galathées fuyant à âne vers les saules!»
De tels rapprochements peuvent choquer un froid esthète! Mais peut-être serait-on mieux avisé de s'y plaire comme aux jeux d'un esprit aimable et aux fantaisies d'une intelligence merveilleusement agile. J.-J. Weiss termina ses études à Paris, au collège Louis-le-Grand. À vrai dire, il fréquentait les théâtres avec autant d'assiduité que les classes. On a son témoignage sur ce point: «J'ai fait mes classes moitié à Louis-le-Grand, moitié à Feydeau et à l'Odéon.» Quand il n'avait pas mieux, il avait le Petit-Lazari, où le parterre coûtait cinq sous. Par cette raison et pour beaucoup d'autres, il remporta le prix d'honneur en philosophie. Après quoi il entra à l'École normale et fit partie de la promotion orageuse de 1847. Paris, ses théâtres, ses clubs, ses pavés soulevés par l'émeute, ses cabinets de lecture, ses cafés politiques et littéraires, les promenades dans le jardin du Luxembourg, sous les platanes, les jeunes conversations devant le Velléda de la Pépinière, les longs espoirs, les grandes ambitions, les ardeurs, le bruit, il fallut quitter tout cela pour le silence de la province, pour la vie étroite et monotone du professeur. J.-J. Weiss fut envoyé au lycée de La Rochelle, où il fit la classe d'histoire.
Aux ennuis du métier s'ajoutaient alors les dégoûts dont l'Université, qu'avaient abattue la loi du 15 mars 1850 et le décret du 19 mars 1852, était abreuvée par une administration jalouse, haineuse et dure. On sait que le ministère Fortoul a laissé dans la mémoire des vieux universitaires un pénible souvenir. En 1855, l'inspecteur d'académie ayant adressé aux professeurs du lycée de La Rochelle une circulaire rédigée de telle sorte qu'ils en furent offensés, J.-J. Weiss répondit, au nom de ses collègues, par une lettre qui valut au signataire sa mise en non-disponibilité immédiate. Mais cette disgrâce fut courte et se termina heureusement. L'année suivante, J.-J. Weiss remplaçait Prévost-Paradol comme professeur de littérature française à la Faculté d'Aix. Il y passa un an, l'année la plus délicieuse peut-être de toute sa vie. Il en garda toujours un souvenir charmé.
La ville d'Aix en 1857, a-t-il dit, n'était plus qu'un mausolée du XVIIe et du XVIIIe siècle. En sa contexture lapidaire, le mausolée avait tout à fait grand air; sous le soleil éternel et le ciel bleu inaltérable dont ils étaient baignés, les édifices, les palais et les hôtels des grands seigneurs d'antan, les promenades, les fontaines disaient magnifiquement l'élégance, la sobriété, la simplicité et la grâce, qualités essentielles des temps où la ville, qu'on ne voyait plus maintenant qu'à l'état amorti et sous quelque moisissure, avait été reluisante de nouveauté et de vie… Vers 1855, dans le coin reculé et isolé du pays de France, palpitait encore, au fond des esprits, un peu de pure France classique. Je serais bien embarrassé aujourd'hui de définir au juste ce que j'entends par classique. À la Faculté d'Aix, et sous ce climat particulier, sec et limpide, je n'étais pas embarrassé de le sentir. Un cours de faculté, un cours d'éloquence et de poésie… n'est possible, il n'échappe à l'ennui de la trivialité vide, il n'a de substance et de prix que s'il est l'oeuvre commune de l'auditoire et du maître…
Mon auditoire d'Aix-en-Provence m'a rendu pour toujours classique. C'était environ deux cents personnes de tout âge, depuis seize ans jusqu'à soixante, la plupart de condition moyenne, un fonds d'étudiants…, des conseillers à la cour et des magistrats de tout grade, des intendants et des officiers d'intendance…, un certain nombre de femmes… Tout cela formait un auditoire attentif et redoutable, en qui la nourriture était riche et solide, dont le goût surgissait par éclairs, prompt et fin. Le jeudi, vers quatre heures de l'après-midi, je traversais le Cours, principale artère de la ville, pour me rendre au coin retiré et silencieux où s'abritait la salle des conférences de la Faculté. Le soleil dardait encore; ses rayons expiraient, mais violemment, et je pouvais quelquefois me demander si l'excès de la chaleur n'aurait pas retenu une partie de mon public. Mais ils étaient tous là, mes fidèles auditeurs, si appropriés aux choses dont j'allais les entretenir, si munis pour m'y approprier moi-même par toute la curiosité intelligente qui s'échappait de leurs physionomies! Au-dessus de nos têtes, entre eux et moi, une muse flottait, invisible et transparente sous son éther, semant le feu poétique qui allume les âmes et qui les transporte ou les tient au niveau des hauts et profonds poètes ou des poètes dégagés, qui nous met à l'unisson de leurs grandes paroles, de leurs jeux et de leurs ris, qui nous fait créer à nouveau les belles oeuvres dans le moment que nous les lisons, les sentons et les expliquons. Cet état d'esprit apparaissait alors libre et discipliné tout ensemble, cohérent, et, de plus, dans une réunion de deux cents personnes de toute condition et de tout âge, il n'est pas commun. Je ne me flattais pas de l'avoir éveillé… Il était le produit d'un esprit plus général créé et entretenu par l'éducation qu'avait donnée pendant quarante ans l'Université aux enfants des classes aisées ou cultivées de la nation, aux enfants de tous ceux qui cherchaient à s'élever vers l'aisance ou la culture par le travail continu et l'épargne acharnée.