Ce cours dans lequel J.-J. Weiss traita de la comédie en France eut un vif succès. Je n'imagine pas ce que pouvait être la parole du jeune professeur, car il est impossible de la retrouver dans la conversation attristée, voilée, mais éclatante encore, du vieillard que j'ai eu deux ou trois fois l'honneur d'entendre dans l'intimité. Du moins, on peut juger de l'originalité solide et brillante de ses idées par les débris de ce cours qui ont été recueillis dans le livre intitulé: Essai sur l'histoire de la littérature française. J.-J. Weiss s'y montre infiniment ingénieux, varié, neuf, abondant en vues profondes et vives. Il alla, l'année suivante, professer à la Faculté de Dijon. Puis il renonça à l'enseignement. Il était dans sa destinée d'être tout en fusées. M. Bertin lui ayant offert la rédaction du bulletin politique des Débats, Weiss accepta et le professeur devint journaliste. Dès lors il ne m'appartient plus, ou du moins il ne m'appartient que dans les intervalles où, brusquement, il sort de la politique pour rentrer dans les lettres qui l'ont à demi consolé des chagrins et des mécomptes de la vie publique.

Je rappellerai seulement, pour ne pas briser tout à fait la chaîne des faits, que, fondateur, avec M. Hervé, du Journal de Paris, en décembre 1868, il fut condamné par la 6e chambre pour manoeuvres à l'intérieur, à l'occasion de la souscription Baudin, dont il avait été un des promoteurs. Il se défendit lui-même et, dans une plaidoirie sobre et forte, il rappela que Cremutius Cordus avait été accusé de lèse-majesté, sur l'ordre de Tibère, pour avoir écrit une apologie de Brutus et de Cassius. Le mouvement parut beau. Il l'était en effet. C'était le temps où Rogeard écrivait les Propos de Labienus; c'était le temps des derniers humanistes français. Notre génération est séparée de la leur par un abîme. Un an après, par un de ces coups brusques plus fréquents sous les gouvernements absolus que sous les républiques, le condamné de la 6e chambre, rallié à l'empire, entra aux affaires avec le cabinet Ollivier et fut nommé secrétaire général du ministère des beaux-arts, puis conseiller d'État en service ordinaire hors section. Six mois plus tard l'empire s'écroulait, emportant, parmi d'incalculables ruines, la fortune politique de J.-J. Weiss. Cet homme de tant d'esprit n'avait pas le sens de l'à-propos. Sa grande erreur fut de croire qu'il était apte aux affaires parce qu'il avait la curiosité et la pénétration de l'histoire. L'intelligence de l'historien est divergente et rayonne largement. Celle du politique, tout au contraire, est convergente et réunit ses feux sur le point convenable. Or, jamais intelligence ne fut plus divergente que celle de J.-J. Weiss. Après la guerre de 1870, il était, au dedans de lui-même et à lui seul, aussi divisé sur une restauration monarchique que toute la majorité de l'Assemblée. C'est pourquoi, sans doute, l'Assemblée le replaça en 1873, au conseil d'État dont il fut exclu presque aussitôt. Quand il forma le ministère du 14 novembre 1881, Gambetta appela J.-J. Weiss aux fonctions de directeur politique et des archives au ministère des affaires étrangères. Mais à la chute du grand ministère il dut donner sa démission. Je n'ai pas à juger, je le répète, le personnage politique que fit J.-J. Weiss. Je n'ai pas même à dire que, dans sa mouvante fortune, il resta toujours un parfait honnête homme: personne n'en a jamais douté. Précipité de ses ambitions et de ses illusions, à cinquante-cinq ans, il redevint journaliste littéraire et, par son talent, il honora grandement notre profession. Il aimait les lettres, les lettres, disait-il, «entretien innocent des heures, délices et noblesse de la vie»! et les lettres du moins n'ont pas trahi son amour. À cinquante-cinq ans il retrouva en elles la jeunesse et la force. Ses feuilletons dramatiques, des Débats sont de merveilleux ouvrages, remplis de sens et d'agrément.

Ainsi que M. Taine, J.-J. Weiss conçut la critique littéraire comme une des formes de l'histoire. Il comprit que le grand intérêt d'une oeuvre d'art, poème, roman ou comédie, est de nous faire comprendre, sentir, goûter délicieusement la vie avec le goût particulier qu'elle avait au temps où cette oeuvre fut conçue et dans la société dont elle est l'expression la plus subtile, et qu'enfin il n'est pas de monument plus précieux des moeurs d'autrefois, pas de témoignages plus sûrs des vieux états d'âme que tel conte ou telle chanson, à les bien entendre. Dans cette voie où M. Taine s'avança avec une lente et sûre méthode, J.-J. Weiss ne fit jamais que de folles et toujours heureuses échappées. Il avait l'esprit vagabond et se plaisait à courir à l'aventure. À l'aventure, il découvrit maintes fois les transformations du peuple français dans les divers types littéraires que ce peuple a créés. J'avoue que sa critique me plaît encore et surtout pour ce qu'elle a d'enthousiaste et d'amoureux. J.-J. Weiss adorait cet esprit français dont il avait, à son insu, plus que sa part. Et sa grande connaissance de la littérature allemande lui faisait mieux juger combien cet esprit est rare, original, unique. De l'esprit français il aimait l'exactitude. Il disait excellemment: «La justesse toute seule est aussi du génie». Il aimait, il prisait dans l'esprit français le talent d'analyse, l'art de décomposer les sentiments et les idées, la science profonde du coeur humain, la science délicate de la vie et du jeu des passions. Il aimait l'esprit français pour sa politesse, pour ses façons honnêtes, pour sa grâce facile. Il adorait le génie français jusque dans les petits poètes du XVIIIe siècle. «Ce n'est, disait-il, qu'un filet d'eau, mais qu'il est limpide! c'est une source qui tiendrait dans le creux de votre main, mais qu'elle a de fraîcheur!» Sans doute il n'avait pas de mesure dans ses admirations. C'était un berger du Ménale qui, grisé de cytises et de sureaux en fleurs, oubliait de compter ses troupeaux.

Qu'importe! le goût trouvait toujours son compte à ses fautes de goût. Et puis il pouvait bien se plaire çà et là à quelque oeuvre un peu pâle et maigre qu'il nourrissait et colorait merveilleusement dans son imagination!

Il avait l'âme si pittoresque! Que n'a-t-il donc écrit ses Mémoires!… J'y reviens; c'est mon regret cuisant. Mais après tout, ses Mémoires, il les a écrits par fragments au hasard de mille articles épars dans les journaux et qu'il faudra réunir.

MADAME DE LA FAYETTE[28]

Il y a trois ans environ, nous avons eu lieu de parler de la Princesse de Clèves[29]. Le lecteur nous permettra de l'entretenir encore une fois de madame de La Fayette. Le sujet est aimable et l'occasion est belle. En effet, M. le comte d'Haussonville vient de publier, dans la Collection des grands écrivains, une étude élégante et judicieuse sur madame de La Fayette, et, par une rare fortune, il a découvert des sources inconnues qui, bien employées, donnent à son ouvrage l'intérêt de la nouveauté. Ces sources sont: 1° Des lettres de madame de La Fayette à Ménage, qui, déjà signalées par Victor Cousin dans son introduction à la Jeunesse de madame de Longueville, sont actuellement aux mains des héritiers de M. Feuillet de Conches. On sait que les documents provenant du cabinet de M. Feuillet de Conches ne doivent pas être acceptés sans examen. Mais ces lettres de madame de La Fayette, qui proviennent de la vente Tarbé, sont d'une authenticité non douteuse; 2° les papiers de l'abbé, fils aîné de madame de La Fayette, conservés aujourd'hui dans le trésor du duc de la Trémoïlle. Ce sont des inventaires, des contrats, des papiers d'affaires. M. d'Haussonville les a examinés avec un intérêt auquel se mêlait une sorte d'émotion que comprendront tous ceux qui se sont plu à évoquer dans la poussière des archives quelques figures du passé.

«Leur sécheresse, dit-il, et leur aridité même donnent, en effet, une vie singulière aux personnages qu'ils concernent, en nous les montrant mêlés, comme nous, aux incidents vulgaires de la vie… Personne, je crois, ne les avait maniés avant moi, car sur plus d'une page la poudre était encore collée à l'encre. Ce n'est pas sans regrets que je l'ai fait tomber et que j'ai ajouté une destruction de plus à toutes celles qui sont l'ouvrage de la vie.»

Culte charmant du souvenir! Aussi bien M. d'Haussonville a fait dans le trésor de M. de la Trémoïlle des découvertes fort intéressantes et tout à fait inattendues sur la vie domestique de madame de La Fayette. On savait que Marie-Madeleine de la Vergne épousa, à l'âge de vingt-trois ans, en 1655, Jean-François Motier de La Fayette, qui descendait d'une très ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire que ce gentilhomme n'avait pas été beaucoup aimé, et qu'aussi il n'était pas très aimable. S'il faut en croire une chanson du temps, à la première entrevue avec mademoiselle de la Vergne, il ne souffla mot et fut agréé tout de même.

La belle consultée
Sur son futur époux,
Dit dans cette assemblée
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-être bête.
Mais qu'après tout, pour elle, un tel mari
Était un bon parti.