Mademoiselle de la Vergne, avec beaucoup d'esprit et tout le latin que lui avait enseigné Ménage, n'était pas d'un établissement facile. Son bien était petit. Elle avait perdu son père. Sa mère, fort écervelée et quelque peu intrigante, n'avait pas une très bonne réputation. Elle n'avait pas su garder sa fille à l'abri de la médisance. D'ailleurs, elle venait de se remarier. Marie-Madeleine, qui était raisonnable, fit un mariage de raison, et s'en alla tranquillement en Auvergne.

Dans une lettre qui date des premières années du mariage, elle fait part à son maître, Gilles Ménage, du genre de vie qu'elle mène en province et du paisible contentement qu'elle y goûte. Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. d'Haussonville. Il faut la citer tout entière:

Depuis que je vous ait écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à faire des visites. M. de Bayard en a été une et quand je vous dirais les autres vous n'en seriez pas plus savant. Ce sont gens que vous avez le bonheur de ne pas connaître et que j'ai le malheur d'avoir pour voisins. Cependant je dois avouer à la honte de ma délicatesse que je ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne m'y divertisse guère; mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent, qui m'empêche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province. Les femmes n'y sont pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi elles ne font guère de visites; par conséquent on n'en est pas incommodé. Pour moi, j'aime bien mieux ne voir guère de gens que d'en voir de fâcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux m'adore, que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous assure que la vie que je mène est fort heureuse et que je ne demande à Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le suis, je vis plus contente que ne le sont peut-être toutes les reines de l'Europe.

La jeune femme laisse assez entendre que le bonheur si pâle qu'elle goûte est le pur effet de sa raison. Elle s'en félicite comme de son ouvrage. On sent bien que ce mari qui «l'adore» n'y est pour rien et que «si elle l'aime fort», c'est avec résignation et parce qu'elle est une personne tout à fait raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses terres de Naddes et d'Espinasse. «Il paraît avoir été assez processif, dit M. d'Haussonville, à en juger par d'assez nombreuses difficultés qu'il eut avec ses voisins.»

Après quelques années de mariage, nous retrouvons la comtesse de La Fayette à la cour de Madame et dans ce petit hôtel de la rue de Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, où il y avait un jardin avec un jet d'eau et un petit cabinet couvert. «C'était, dit madame de Sévigné, le plus joli lieu du monde pour respirer à Paris». M. de la Rochefoucauld y venait tous les jours.

De M. de La Fayette, point de nouvelles. Madame de Sévigné n'en dit mot. Tous les biographes en ont conclu qu'il était mort, et c'était l'opinion unanime que madame de La Fayette était devenue veuve après quelques années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de La Fayette était vivant et vivait sur ses terres. Il survécut de trois ans à M. de la Rochefoucauld mort en 1680. M. d'Haussonville (qui de nous n'enviera son bonheur?) a trouvé dans les archives du comte de la Trémoïlle un acte établissant que François Motier, comte de La Fayette, décéda le 26 juin 1683. Madame de La Fayette fut en réalité mariée pendant vingt-huit ans, et elle n'était pas veuve quand elle souffrait les assiduités du duc. Madame de Sévigné ne s'en scandalisait nullement. M. d'Haussonville se montrerait plus sévère. Il ne cache point que madame de La Fayette lui plairait moins si elle avait trahi la foi jadis promise à l'excellent gentilhomme qui chassait dans les forêts d'Auvergne pendant qu'elle écrivait des romans à Paris dans le petit cabinet couvert. Il la veut toute pure. Heureusement qu'il est sûr que sa liaison avec M. de la Rochefoucauld fut innocente. Elle aima le duc; elle en fut aimée; mais elle lui résista. Il le veut ainsi. Au fond, il n'en sait rien. Je n'en sais pas davantage, et, si je le contredisais, j'aurais pour moi la vraisemblance. Mais la politesse resterait de son côté et ce serait pour moi un grand désavantage. Aussi je veux tout ce qu'il veut. Mais je confesse qu'il me faut pour cela faire un grand effort sur ma raison. Madame de La Fayette avait vingt-cinq ans, le duc en avait quarante-six. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était, elle put l'attacher sans se donner à lui. Il ne vivait que pour elle, et près d'elle. Il ne la quittait pas. Cela donne à penser, quoi qu'on veuille. M. d'Haussonville ne croit pas lui-même à la continence volontaire de M. de la Rochefoucauld, et je doute, malgré moi, de la piété de madame de La Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau m'appliquer à la comprendre, elle reste pour moi tout à fait obscure.

À mon sens, cette personne «vraie» était impénétrable. Prude, dévote et bien en cour, je la soupçonnerais presque d'avoir douté de la vertu, peu cru en Dieu, et, ce qui est plus étonnant pour l'époque, haï le roi. Ses plus intimes amis ne l'ont point connue. Ils la croyaient indolente. Elle-même se disait baignée de paresse, et elle menait les affaires avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche; mais je ne crois pas que jamais femme fût plus secrète.

Le livre de M. d'Haussonville est précieux pour la biographie de madame de La Fayette. Ce n'est pas son seul mérite. On y trouve une étude judicieuse des oeuvres de cette illustre dame. M. d'Haussonville estime à sa valeur la délicate histoire d'Henriette. Il ne goûte qu'à demi Zaïde, histoire espagnole où l'on rencontre des enlèvements, des pirates, des solitudes affreuses, et où de parfaits amants soupirent dans des palais ornés de peintures allégoriques. Et il garde très justement le meilleur de son admiration pour la Princesse de Clèves.

Avec la Princesse de Clèves, qui parut en 1678, madame de La Fayette entrait harmonieusement dans le concert des classiques, à la suite de Molière et de la Fontaine, de Boileau et de Racine.

Mais il faut bien prendre garde que, si la Princesse de Clèves atteste par l'élégant naturel du style et de la pensée que Racine est venu, madame de La Fayette n'en appartient pas moins, par l'esprit même de son oeuvre, à la génération de la Fronde, et à cette jeunesse nourrie de Corneille. Elle demeure héroïque dans sa simplicité et garde de la vie un idéal superbe. Par le fond même de son caractère son héroïne est, comme Émilie, une «adorable furie», furie de la pudeur, sans doute; mais je distingue dans sa chevelure blonde quelques têtes de serpent.