Madame de Clèves, la plus belle personne de la cour, est aimée de M. de Nemours, l'homme «le mieux fait» de tout le royaume. M. de Nemours, qui avait jusque-là montré dans de nombreuses galanteries une audace heureuse, devient timide dès qu'il est amoureux. Il cache sa passion; mais madame de Clèves la devine et, bien involontairement, la partage. Pour se fortifier contre le péril où son coeur l'entraîne, elle ne craint pas d'avouer à son mari qu'elle aime M. de Nemours, qu'elle le craint et se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord. Mais par l'effet d'une imprudence et d'une indiscrétion du duc de Nemours, il se croit trahi et meurt de chagrin.

Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de madame de Clèves, c'est sans doute cet aveu qu'elle fait à son mari d'un amour qui n'est pas pour lui. Sa vertu s'y montre, mais à considérer la simple humanité, elle n'a pas lieu, il faut bien le reconnaître, de s'en féliciter beaucoup. Cet aveu est la première cause de la mort de M. de Clèves. Si elle n'avait point parlé, M. de Clèves ne serait pas mort; il aurait vécu tranquille, heureux dans une douce illusion. Mais il fallait être vraie à tout prix. Ce fut aussi l'avis d'une dame célèbre qui renouvela cent ans plus tard cette scène d'aveux. Madame Roland éprouva sur les quarante ans ce qu'elle appelle, en fille de Rousseau et de la nature, «les vives affections d'une âme forte commandant à un corps robuste». L'homme qu'elle aimait avait comme elle un sentiment exalté du devoir. C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent sans être l'un à l'autre. Madame Roland avait un mari plus âgé qu'elle de vingt ans, honnête homme, mais caduc et décrépit. Elle crut devoir, à l'exemple de madame de Clèves, avouer à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour pour un autre que lui. L'aveu fait à un mari si amorti ne pouvait tourner au tragique, et, à cet égard, madame Roland semblera peut-être moins imprudente que madame de Clèves. Pourtant les effets en furent lamentables. «Mon mari, dit-elle dans ses Mémoires, excessivement sensible et d'affection et d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la moindre altération dans son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irritée; le bonheur a fui loin de nous. Il m'adorait, je m'immolais à lui, et nous étions malheureux.»

Madame de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle franchise, que je sache, d'autre imitatrice que madame Roland. Encore faut-il considérer qu'en agissant comme madame de Clèves madame Roland n'avait pas de si bonnes raisons. Madame de Clèves en se confiant à son mari lui demandait secours dans sa détresse. Elle implorait un appui. Madame Roland ne voulait qu'étaler sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.

CHARLES LE GOFFIC[30]

M. Charles Le Goffic n'a pas encore vingt-huit ans révolus, et pourtant il touche par son origine au temps jadis; il naquit contemporain des vieux âges, car il vit le jour et fut nourri dans la petite ville de Lannion, qui était encore, il y a un quart de siècle, une ville du moyen âge. Il coula de longues heures à voir, sur les quais, les eaux paresseuses du Leguer caresser mollement les coques noires des cotres et des chasse-marée. Il mena ses premiers jeux dans les rues montueuses, à l'ombre de ces vieilles maisons aux poutres sculptées et peintes en rouge, aux murs que les ardoises revêtent comme d'une cotte d'armes azurée et sombre. Il courut sur le pont à dos d'âne et à éperons qui, près du moulin, ouvrait naguère encore la route de Plouaret. D'origine italienne par sa mère, l'enfant était, par Jean-François, son père, de vieille souche bretonne. Le Goffic veut dire, en celtique, petit forgeron. Jean-François Le Goffic était libraire à Lannion, mais c'était un libraire d'une espèce rare et singulière, c'était le libraire-éditeur des bardes. Dans ce pays, où, dit François-Marie Luzel, «le barde chante sur le seuil de sa porte», où, dit Émile Souvestre, «les couplets se répondent de roche en roche, où les vers voltigent dans l'air comme les insectes du soir, où le vent vous les fouette au visage par bouffées, avec les parfums du blé noir et du serpolet», Jean-François Le Goffic imprimait en têtes de clous les gwerz héroïques et les sônes gracieux, et sans doute il avait beaucoup à faire, étant l'éditeur attitré des disciples de Taliesin et de Hyvarnion, des modernes Kloers et de toute la confrérie du bon saint Hervé. M. Charles Maurras nous apprend que laïques et clercs, mendiants et lettrés, tous les jouglars du pays se réunissaient une fois l'an dans la maison de Jean-François à un banquet où l'on chantait toute la nuit sur vingt tonneaux de cidre défoncés. Conçu dans ces fêtes de la poésie populaire, Charles Le Goffic naquit poète. Par la suite, il étudia, il alla faire ses classes à Rennes et devint un monsieur. En bon Breton qu'il était, il eut un duel à dix-huit ans. Destiné au professorat, il vint achever ses études à Paris. Là, sur la montagne Sainte-Geneviève, il lui souvint des fêtes paternelles et des femmes de Lannion. Sous leur coiffe blanche et dans leur robe noire, les femmes de Lannion sont d'une exquise beauté. Leur teint pâle, leur démarche austère, le bandeau qui couvre à demi leurs cheveux les font ressemblera des nonnes; mais, brunes aux yeux bleus, elles ont aux lèvres un sourire mystérieux qui prend le coeur. Au sortir des études, Charles Le Goffic fit des vers, et ils parlaient d'amour, et cet amour était breton. Il était tout breton, puisque celle qui l'inspirait avait grandi dans la lande, et que celui qui l'éprouvait y mêlait du vague et le goût de la mort. Le poète nous apprend que sa bien-aimée, paysanne comme la Marie de Brizeux, avait dix-huit ans et se nommait Anne-Marie.

Elle est née au pays de lande,
À Lomikel, où débarqua,
Dans une belle auge en mica,
Monsieur saint Efflam, roi d'Irlande.

C'était, en effet, la coutume des vieux saints irlandais d'aborder la côte armoricaine dans une auge, et Charles Le Goffic devait connaître par le menu l'histoire de saint Efflam et de son épouse Énora, pour l'avoir vu jouer en mystère, dans son enfance, à la Saint-Michel, à Lannion.

Elle est sous l'invocation
De madame Marie et d'Anne,
Lis de candeur, urnes de manne,
Double vaisseau d'élection.

Elle aura dix-huit ans le jour,
Le jour de la fête votive
Du bienheureux monsieur saint Yve,
Patron des juges sans détour.

Or, la fête de saint Yves Hélouri tombe le 19 mai. Et le poète lui-même nous dit ailleurs que Anne-Marie est née «un joli dimanche de printemps» et que, selon l'usage, sainte Anne et la Vierge en personne se tenaient l'une au lit de la mère, l'autre sur le berceau de l'enfant.