Le poète ne nous a pas conté ses amours par le menu. Il nous apprend seulement qu'il a retrouvé sa payse à Paris, sauvage encore, naïvement jolie, ayant gardé sa grâce rustique, sa voix lente; mais, on peut le soupçonner, égarée et déchue.
Hélas! tu n'es plus une paysanne:
Le mal des cités a pâli ton front,
Mais tu peux aller de Paimpol à Vanne,
Les gens du pays te reconnaîtront.
Car ton corps n'a point de grâces serviles,
Tu n'as pas changé ton pas nonchalant,
Et ta voix rebelle au parler des villes
A gardé son timbre augural et lent.
Et je ne sais quoi dans ton amour même,
Un geste fuyant, des regards gênés,
Évoque en mon coeur le pays que j'aime,
Le pays très chaste où nous sommes nés.
Qu'est devenue Anne-Marie à Paris? Nous l'ignorons, et cela ne laisse pas de nous inquiéter. On ne peut s'empêcher de voir vaguement, dans l'ombre du soir, tourner sur la tête de la jeune Bretonne les ailes enflammées du Moulin-Rouge, tandis que l'étudiant rêveur lui arrange des triolets avec une infinie douceur d'âme:
Puisque je sais que vous m'aimez,
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Mes maux seront bientôt calmés,
Puisque je sais que vous m'aimez
Et que j'aurai les yeux fermés
Par vos doigts de lis et de rose.
Puisque je sais que vous m'aimez,
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Je voudrais mourir à présent,
Pour vous avoir près de ma couche,
Allant, venant, riant, causant.
Je voudrais mourir à présent,
Pour sentir en agonisant
Le souffle exquis de votre bouche.
Je voudrais mourir à présent
Pour vous avoir près de ma couche.
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Écosse,
Fleurs d'églantier, fleur de cédrat,
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Dites-moi les fleurs qu'il faudra,
Les fleurs qu'il faut pour notre noce,
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Écosse.
Sur les lacs et dans les forêts.
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,
J'irai les cueillir tout exprès,
Sur les lacs et dans les forêts.
Hélas! et peut-être j'aurais
Le bonheur de mourir en route.
Sur les lacs et dans les forêts,
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte.
Le poète semble bien croire là que, si l'amour est bon, la mort est meilleure. Il est sincère, mais il se ravise presque aussitôt pour nous dire sur un ton leste avec Jean-Paul que «l'amour, comme les cailles, vient et s'en va aux temps chauds». Au reste, je n'essayerai pas de chercher l'ordre et la suite de ces petites pièces détachées qui composent l'Amour breton ni de rétablir le lien que le poète a volontairement rompu. C'est à dessein qu'il a mêlé l'ironie à la tendresse, la brutalité à l'idéalisme. Il a voulu qu'on devinât le joyeux garçon à côté du rêveur et le buveur auprès de l'amant. Il en est de l'amour breton, comme de ces fêtes que Jean-François donnait aux bardes bretons; on y conviait Viviane et Myrdinn, les enchanteurs et les fées, mais on y défonçait des foudres de cidre. Amour breton embarrassait déjà les commentateurs qui, comme Jules Tellier, vivaient dans l'intimité du poète. L'un d'eux ayant interrogé M. Quellien, qui est barde, en tira cette réponse précieuse: «Nous autres Bretons, nous aimons que dans un livre il y ait de l'âme. Pour ce qui est du coeur, nous nous en passons.» Pourtant il y a aussi du coeur dans Amour breton. On sent une vraie douleur, de vrais troubles, de vraies larmes dans le poème du Premier soir.