Poète de bonne compagnie, il ne se fût pas pardonné d'avoir offensé une femme. Il n'aurait pas eu, du reste, tous les rieurs de son côté, et quelques gentilshommes auraient pu payer ses rimes, un soir, au coin d'une rue, d'une volée de bois vert. En ce temps-là, c'était assez l'usage. Madame de la Sablière, sans beaucoup de beauté, ce semble, ni de santé, était charmante et savait plaire. Sa maison n'était pas ouverte qu'aux savants et aux poètes. Les gens de cour y soupaient, et ces soupers devaient être fort gais; l'abbé de Chaulieu y donnait le ton. En lui commençait l'espèce des abbés d'alcôve qui devait bientôt pulluler autour des femmes de condition. Chapelle lui avait appris au cabaret à rimer des chansons. Il se servait de ce petit talent aux soupers de madame de la Sablière, où se réunissaient Rochefort, Brancas, le duc de Foy, Lauzun et quelques autres écervelés. La Grande Mademoiselle, qui avait des droits sur le coeur de Lauzun, trouvant qu'il fréquentait trop assidûment les Folies-Rambouillet, en prit de l'ombrage. On tenta de donner le change à sa jalousie. «La Grande Mademoiselle, lui disait-on, doit-elle s'inquiéter de cette petite femme de la ville nommée la Sablière?» Mais la petite-fille de Henri IV n'était rassurée qu'à demi.
Certainement madame de la Sablière avait une très mauvaise réputation. Il est délicat de rechercher en quoi elle pouvait la mériter. Mais il semble bien qu'elle ait manqué surtout de prudence qu'elle n'ait pas assez sacrifié à l'opinion et, pour parler le langage du temps, pris trop peu de soin de sa gloire. Au fond, elle était plus passionnée que voluptueuse. Et Bernier, qui vivait chez elle, lui trouvait des préjugés. Il est vrai qu'il en trouvait aussi à Ninon. Causant un jour avec Saint-Évremond de la mortification des sens, il lui dit:
«Je vais vous faire une confidence que je ne ferais pas à madame de la Sablière, à mademoiselle de Lenclos même, que je tiens d'un ordre supérieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me paraît un grand péché.»
Et ce propos nous apprend que madame de la Sablière n'était point aussi avancée dans la philosophie épicurienne que la grande Ninon, qui avait elle-même, au gré de Bernier, encore quelques progrès à faire. L'événement devait donner raison à Bernier. Madame de la Sablière aima La Fare, et rien n'est plus contraire que l'amour à la sagesse d'Épicure. La Fare était un joli homme qui avait l'esprit agréable et froid, un débauché fort sage. Il se laissa d'abord aimer, et pendant quelque temps montra même de l'empressement. Ses compagnons de table, qu'il négligeait, se moquaient de lui. Chaulieu vint lui dire:
—On vous met à la place de la tourterelle pour être le symbole de la fidélité.
Au printemps de 1677, il vendit sa charge de sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin. Il a donné lui-même les raisons qui l'avaient poussé à quitter le service. À la demande d'un avancement mérité, Louvois avait répondu par un refus brutal. «Cette réponse, dit La Fare, jointe au mauvais état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour d'une femme qui le méritait, tout cela me fit prendre le parti de me défaire de ma charge.» On voit que madame de la Sablière n'est que pour un quart tout au plus dans cette détermination. Le sentiment de La Fare, qui semble avoir été d'abord assez vif, se tempéra très vite. Madame de la Sablière le vit de jour en jour moins assidu, plus distrait. Les tourments de la pauvre femme ne cessèrent plus; il lui fallut essuyer sans relâche «les mauvaises excuses, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir».
Ce refroidissement n'échappait pas à la malignité du monde. Quelques-uns accusaient d'inconstance madame de la Sablière. D'autres, mieux avisés, prenaient sa défense:
«Non, non, répondaient-ils, elle aime toujours son cher Philadelphe; il est vrai qu'ils ne se voient pas du tout si souvent, afin de faire vie qui dure, et qu'au lieu de douze heures, par exemple, il n'est plus chez elle que sept ou huit. Mais la tendresse, la passion, la distinction, et la parfaite fidélité sont toujours dans le coeur de la belle, et quiconque dira le contraire aura menti.»
Cependant La Fare relâchait des liens qui commençaient à l'impatienter. Ennemi de toute contrainte, il reprit peu à peu sa chère liberté. Maintenant, il soupait comme devant; la Champmeslé lui donnait quelque occupation. De plus, s'il faut en croire l'effronté petit abbé de Chaulieu, La Fare versa un soir avec Louison devant la porte de madame de la Sablière, qui eut bientôt une nouvelle rivale plus redoutable que les autres, la bassette.
Ce jeu de cartes, introduit en France par l'ambassadeur de Venise, y était alors dans toute sa nouveauté. Fontenelle, dans les Lettres du chevalier d'Her…, reprochait à ce jeu de nuire à la galanterie. «Cette maudite bassette, écrivait-il, est venue pour dépeupler l'empire d'amour, et c'est le plus grand fléau que la colère du ciel pût envoyer. On peut appeler ce jeu-là l'art de vieillir en peu de temps.» Sauveur fit une table de probabilités pour montrer qu'il y avait dans le jeu des coups plus avantageux les uns que les autres. On crut dans le public que cette table enseignait les moyens de jouer à coup sûr, et la rage des joueurs en redoubla. En dépit de cette modération renouvelée d'Horace dont il se piquait, La Fare devint un des plus obstinés joueurs. Il passait les jours et les nuits à Saint-Germain, devant des cartes, avec un visage enflammé. Il perdait assez, car le bruit de sa déveine parvint jusqu'à La Fontaine, alors à l'ombre et au vert dans son pays natal.