Pendant qu'il jouait, madame de la Sablière se consumait d'angoisse et de dépit, séchait dans la fièvre et dans les larmes. M. de la Sablière, de son côté, dépérissait de chagrin. Après la mort subite de mademoiselle Manon de Vaughangel qu'il aimait, il s'affaissa, languit pendant un an et s'éteignit le 3 mai 1679, âgé de cinquante-cinq ans, après vingt-cinq années de mariage.

Au bout de deux ans, M. de La Fare laissa paraître une telle négligence que tout le monde vit que c'était fini. Et cette négligence parut blâmable. On peut dire même qu'elle fit scandale. Madame de Coulanges se faisait remarquer parmi les belles indignées. Elle ne saluait plus M. de La Fare et disait joliment:

—Il m'a trompée!

Madame de la Sablière, bien qu'elle aimât toujours, ne put garder d'illusions. Elle était dans l'âge où les femmes ont besoin d'être aimées pour rester jolies. Puisqu'on l'abandonnait, elle sentit qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde. Trahie, désespérée, vieillie, assaillie d'images funèbres, elle alla porter à Dieu sa santé ruinée, sa beauté perdue et son coeur encore brûlant.

II

Dans l'agreste quartier du Luxembourg, à la jonction des rues de Sèvres et du Bac, s'élevait alors, au milieu de jardins maraîchers, un vaste bâtiment dont la façade s'étendait sur une longueur de dix toises de France, ou deux cent cinquante pas environ. L'intérieur renfermait onze cours, deux potagers, huit puits, un cimetière et une église surmontée d'un clocher. C'était l'hôpital établi en 1637, par le cardinal de la Rochefoucauld. On y recevait les hommes, et les femmes qui, selon l'expression de l'ordonnance de fondation, «étant privés de fortune et de secours, n'avaient pas même la consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils étaient affligés». Le peuple disait simplement: C'est l'hospice des Incurables, donnant ainsi le nom qui a prévalu. Madame de la Sablière vint, dans cette maison, partager avec les soeurs grises le service des malades. Madame de Sévigné, qui reçut aux Rochers la nouvelle de cette retraite, en fit part à sa fille, le 21 juin 1680, avec cette riante abondance de paroles qui lui était naturelle.

«Madame de la Sablière, dit-elle, est dans ses Incurables, fort bien guérie d'un mal que l'on croit incurable pendant quelque temps et dont la guérison réjouit plus que nulle autre. Elle est dans ce bienheureux état; elle est dévote et vraiment dévote.» Et voilà l'écrivante marquise louant Dieu, citant saint Augustin et conciliant, à sa façon légère, la grâce avec le libre arbitre.

Madame de la Sablière était veuve. Ses deux filles étaient mariées. Son fils restait attaché à la religion réformée. Cette même année 1680, il publia chez Barbin, en un petit volume in-12, les madrigaux de son père. Rien ne la retenait plus dans ce monde qu'elle haïssait pour en avoir trop attendu. Pourtant, elle n'avait pas rompu tout à fait avec la société dans laquelle elle avait vécu ses plus belles années. Elle avait gardé sa maison et ses gens. Elle habitait alors un bel hôtel de la rue Saint-Honoré, dont les jardins s'étendaient jusqu'à ceux des Feuillants, des dames de la Conception et des Tuileries. Elle y logeait La Fontaine qui était à elle depuis sept ou huit ans. «Elle pourvoyait à ses besoins, dit l'abbé d'Olivet, persuadée qu'il n'était guère capable d'y pourvoir lui-même.» C'est de ce bel hôtel et de ces beaux ombrages qu'elle partait pour aller au bout de la sauvage rue du Bac soigner les malades. Bien que dévote et pénitente, elle recevait et rendait des visites. Elle s'intéressait encore aux ouvrages de son poète domestique, ou, du moins, elle feignait, par bonté, de s'y plaire, puisque, ayant envoyé de Château-Thierry des vers à Racine, La Fontaine priait son ami de ne les montrer à personne, madame de la Sablière ne les ayant pas encore vus. Et il est à remarquer que cet envoi est de 1686, et qu'alors madame de la Sablière s'était beaucoup enfoncée dans la retraite.

C'est peu de temps après qu'elle se mit sous la direction spirituelle de Rancé. Armand-Jean Le Bouthillier, abbé de Rancé, était alors dans la soixante et unième année de son âge et dans la douzième de sa retraite. Restaurateur de la Trappe, il achevait dans la pénitence une vie commencée avec scandale. Jeune, il avait été, comme Retz, un prélat ambitieux et galant. La mort de madame de Montbazon, qu'il aimait, avait changé son âme et retourné sa vie. Mais il gardait dans sa nouvelle existence l'indomptable énergie de son âme et l'infatigable activité de son esprit. De sa cellule monacale il disputait avec les bénédictins qu'effrayait sa fureur ascétique et correspondait avec les plus grands docteurs. Sa connaissance du monde dont il avait épuisé les plaisirs et les honneurs, jointe à l'inflexibilité d'un caractère qui n'hésitait jamais, le rendait très propre à ce que l'Église appelle les directions spirituelles. Il était excellent en particulier pour les pécheresses de condition. La princesse Palatine l'avait consulté plusieurs fois sur des difficultés de conscience, et ils avaient tous deux entretenu un commerce de lettres qui n'avait fini qu'à la mort de cette illustre pénitente.

Madame de la Sablière obtint que la main qui avait écrit des maximes pour Anne de Gonzague lui traçât des règles de vie. Elle en fut pénétrée de reconnaissance et d'amour. On m'a communiqué cinquante-trois lettres écrites du 14 mars 1687, au (?) janvier 1693. Je n'ai point vu les originaux, et l'on a tout lieu de croire qu'ils sont perdus. Mais j'ai sous les yeux une copie faite au XVIIe siècle, dans un cahier in-4°. J'en vais publier quelques extraits, avec le regret de ne pouvoir faire davantage, car ces lettres me semblent un beau monument de littérature mystique.