Je citerai d'abord quelques lignes de la première lettre en avouant une ignorance qui ne serait point pardonnable à un éditeur, mais qu'on excusera peut-être dans une simple causerie. Je ne sais pas le nom du confesseur dont parle madame de la Sablière. J'avais d'abord songé que ce pouvait être le P. Rapin. Le P. Rapin avait connu La Fare. Bien que ce ne soit pas là une raison, je songeais à Rapin. Mais Rapin est mort en 1687, et le confesseur de madame de la Sablière a quitté ce monde à la fin de 1688, ainsi que nous l'apprend une des lettres à Rancé que j'ai sous les yeux. Nous savons du moins que ce n'était pas un janséniste, puisqu'il lui était donné par l'abbé de la Trappe, assez ennemi de Port-Royal.

14 mars 1687.

Vous savés, mon très révérend père, comme je tiens de vous celuy qui me dirige. J'ai eu des peines à subir cette loi qu'il n'y a que Dieu qui sache. Je lui ay fait une confession générale dont je pensai mourir à ses pieds. J'ai été fort longtemps depuis sans le pouvoir regarder et ne l'abordant qu'avec une émotion que je ne puis représenter. Tout cela, dans mon esprit et dans la nature, me paraissoit assez naturel, mais il y a plus de six mois que je suis à lui avec une très grande satisfaction d'y être, car, quoique je me sois fait une loi inviolable de ne point raisonner sur un homme entre les mains de qui je suis par l'ordre de Dieu, puisque j'y suis par le vôtre, je vous dirai pourtant que je suis convaincue que c'est ce qu'il me falloit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour vous abréger dans ma dernière confession, je me trouvois dans un tel état à ses pieds que le sang me monta à la tête. Il me prit un saignement de nez et je souffris ce que je ne puis vous représenter.

… Je suis hors de moi dès que je l'aborde. Je n'ose lui dire cet état au point où il est, quoique je lui en aye dit quelque chose, par [ce] que je crains que cela ne lui fasse de la peine. J'ai recours à votre charité que j'ai éprouvée sans bornes. Je sens qu'un mot de vous me calmera pourvu qu'il me détermine comme s'il venait de Dieu mesme. Le respect que j'ai pour vous et ce que j'en ai ressenti me fait croire sans en douter que je vous dois mon salut.

Au fond, son confesseur ne lui plaisait guère. Elle le trouvait trop facile, trop doux, trop enclin aux tempéraments dont elle s'irritait dans l'ardeur de son âme.

Il l'obligeait à ne rompre avec le monde que lentement et peu à peu, à ne pas quitter tout de suite l'état qu'elle y avait. Il n'était même pas bien d'avis qu'elle se défît de son hôtel de la rue Saint-Honoré.

3 mars mercredi décembre [1688]

Il y a longtemps que je désire de quitter la maison que j'ai dans la rue Saint-Honoré. Mais comme celui entre les mains de qui vous m'avez mis me le permettoit plutôt qu'il ne l'approuvoit j'ai apporté une nonchalance sur cela qui m'a souvent fait croire que je ne bougerais de ma place. Cependant il s'est trouvé tout d'un coup des gens qui ont pris mon bail pour Pâques. Ainsi je suis sans autre maison que celle-ci, et une petite où je mets le peu de gens que j'ai. Comme je ne suis ni approuvée ni soutenue dans ceci j'ai repris pour la Saint-Jean une maison bien moins chère que celle que j'avois pour aller passer l'hiver qui vient, dans ce quartier-là. Et cependant je voudrais bien passer huit mois ici, ce qui me paroît étonner le révérend père à qui je suis.

Je vous avoue que je ne puis m'étonner assez de voir combien les gens retirés ont peu l'esprit de retraite… Voici mon état. Je ne quitte rien, dans le monde que je regrette ou que je voulusse avec quelques circonstances que ce puisse être. Je me trouve cependant dans un certain délaissement et abandonnement qui me fait peur à moi mesme. Quand je m'éveille la nuit il me prend des palpitations de coeur sans réflexion que de me trouver, ce me semble, seule dans le monde. Et en cet état je ne songe jamais qu'à vous et à votre maison dont je n'envie le bonheur que parce que je vois que ceux qui l'habitent sont avec paix dans le dénuement où je vous fais voir tant de trouble… Il est certain que de ma vie je n'ay tant désiré être à Dieu. Tout ce que je vois et j'entends de ce siècle cy, malgré moi, car je ne m'informe de rien, fait que je voudrais estre dans un désert.

On a remarqué dans cette lettre l'endroit où madame de la Sablière parle de la maison où elle met le peu de gens qu'elle a. Il est probable qu'elle comprend La Fontaine dans ce peu de gens. On sait qu'elle ne le renvoya point et qu'il était encore chez elle quand elle mourut. Je crois intéressant de rapprocher de ce passage quelques lignes d'une lettre qu'elle écrivit à Rancé le 1er avril 1689: