Les ouvrages de pure érudition ne sont point de ma compétence et ne peuvent faire la substance d'une de ces causeries littéraires qui veulent des sujets faciles et variés. Le spécial et le particulier ne sont point notre fait. Par bonheur, il n'est pas rare qu'un véritable savant soit amené par le progrès de ses recherches à ces généralisations dont les esprits curieux peuvent tirer tout de suite agrément et profit. Je ne manque point alors de me pénétrer des idées de ce savant et de rapporter ce que j'en ai pu saisir. Je ne suis jamais si heureux que lorsqu'il m'est donné d'entretenir des travaux d'un Renan ou d'un Darmesteter, d'un Gaston Paris ou d'un Paul Meyer, d'un Oppert ou d'un Maspero. Or, si le Mithridate de M. Théodore Reinach relève de l'érudition pour la méthode, il appartient à la littérature historique par la grandeur du sujet, l'intérêt du récit et l'abondance des vues. C'est un beau livre, d'une lecture facile dans presque toutes les parties et, par endroits, attachante et passionnante plus que je ne saurais dire. C'est qu'en effet M. Théodore Reinach a bien choisi son sujet. Il l'a pris neuf et fécond. L'histoire de Mithridate, qui n'avait jamais été traitée à part, est, entre toutes, grande et tragique.
De nos jours encore, les paysans et les pêcheurs d'Iéni-Kalé montrent, près de Kertch, l'antique Panticapée, un rocher qui se dresse en forme de chaise sur le bord de la mer. «C'est, disent-ils, le trône de Mithridate!» L'homme que la légende a mis comme un colosse sur ce siège énorme et sauvage garde aussi dans l'histoire une grandeur farouche.
Perse d'origine, issu de ces Mithridate qui mouraient au delà du terme ordinaire de la vie humaine, laissant dans leur harem des enfants en bas âge, Mithridate, qui fut nommé depuis Eupator et Dionysos, était nourri dans Sinope, sa ville natale, et touchait à sa treizième année quand son père, Mithridate Evergète, périt dans une de ces tragiques et ordinaires intrigues de sérail qui réglèrent de tout temps la succession des despotes de l'Orient. Sa mère, la Syrienne Laodice, qui, dans l'ennui du gynécée, avait songé qu'Evergète durait trop, devint sultane par le droit oriental du meurtre. Le jeune Mithridate, victime d'inexplicables accidents de chasse et flairant sur sa table des mets suspects, s'aperçut bientôt que sa mère trouvait qu'il grandissait trop vite. Il s'enfuit dans les forêts épaisses du Paryadris, où il mena, seul, inconnu, la rude vie du chasseur et du bandit. On raconte que, semblable aux géants de pierre sculptés dans le palais de Sargon, il étouffait des lionceaux entre ses bras. Après sept ans passés nuit et jour dans les bois et dans les rochers, il reparut à Sinope, où on le croyait mort, réclama son héritage, l'arracha de force et de ruse à la Syrienne, qui l'avait aux trois quarts dissipé, territoires et trésors. Rapidement, il se refit un royaume et «soumit à sa domination, ou tout au moins à son influence, tout le bassin de la mer Noire».
Ce n'était pas un empire, mais une multitude de peuples. On y parlait vingt-deux ou vingt-cinq langues différentes. Royaume de la mer, «le Pont-Euxin, qui lui donnait son nom, lui donnait aussi son unité».
On sait le reste, que je ne puis rappeler ici, même brièvement, puisque c'est, comme dit Racine, «une partie considérable de l'histoire romaine». On sait la rupture avec Rome, que Mithridate avait d'abord ménagée; la conquête de l'Asie Mineure, suivie du massacre de quatre-vingt mille Romains; le protectorat de la Grèce et ce grand dessein, imité d'Alexandre, de l'union du monde hellénique et du monde oriental, qui finit cruellement à Chéronée et à Orchomène; et, après la guerre de Sylla, les guerres de Lucullus et de Pompée qui font voir, selon la parole de Montesquieu «non pas des princes déjà vaincus par les délices et l'orgueil, comme Antiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, Persée et Jugurtha; mais un roi magnanime, qui, dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que plus indigné» (Grand. et déc., chap. VII).
On sait enfin (et c'est là que je m'arrêterai un instant) qu'après la défaite de Nicopolis, où ses cavaliers furent égorgés, dans la nuit, jusqu'au dernier par les légionnaires de Pompée, le vieux roi s'échappa seul à cheval, avec sa concubine Hypsicratée, vêtue comme un de ces guerriers barbares, dont elle avait le coeur. Il courut le long du Caucase et, parvenu en fugitif dans le Bosphore révolté, il le reconquit. Ce fut son dernier royaume. Là, contraint d'abandonner l'Asie à l'ennemi qu'il combattait depuis quarante ans avec une invincible haine, il conçut le projet de marcher sur l'Occident par la Thrace, la Macédoine et la Pannonie, d'entraîner avec lui les Scythes des steppes sarmates et les Celtes du Danube, et de se jeter sur l'Italie avec un torrent de peuples.
Ce plan gigantesque, Mithridate l'expose, au troisième acte de la tragédie de Racine, dans un discours imité d'Appien:
C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Et il ajoute un peu plus loin:
Ne vous figurez point que de cette contrée
Par d'éternels remparts Rome soit séparée.
Je sais tous les chemins par où je dois passer,
Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,
Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?