«J'en doute!» s'écria le prince Eugène de Savoie, qui avait fait la guerre contre les Turcs. Et le vainqueur inspiré de Zentha doutait avec raison qu'une flotte de guerre pût traverser en deux jours l'espace de mer qui sépare Kertch des bouches du Danube et qu'il suffît de trois mois à une armée nombreuse pour se rendre, à travers sept cents lieues de terres, de la Bulgarie à Rome. Mais ces mauvais calculs sont imputables seulement à Jean Racine, qui, apparemment, n'était pas un grand homme de guerre. C'est lui qui les a faits, dans sa maison, sur sa table, avec beaucoup d'innocence. Aucun témoignage antique ne permet d'en rapporter la faute à Mithridate lui-même, qui n'est pas responsable des beautés dont un poète se plut à orner ses plans. On sait seulement que le vieux roi «se proposait de longer la rive septentrionale de l'Euxin, entraînant sur sa route les Sarmates et les Bastarnes, puis de remonter la vallée du Danube, où les tribus gauloises, dont il avait soigneusement cultivé l'amitié, accouraient en foule sous ses étendards. Ainsi devenu le généralissime de la barbarie du Nord, il traversait la Pannonie et descendait comme une avalanche du sommet des Alpes sur l'Italie dégarnie de troupes, affaiblie par ses querelles politiques et sociales.» Ce projet, dont la grandeur faisait l'étonnement des anciens, n'a pas été beaucoup admiré par les historiens modernes. Michelet, qui est enthousiaste, s'est un peu ému en l'exposant; mais M. Mommsen, dont le défaut n'est point l'enthousiasme, n'a vu là qu'une pitoyable folie. «L'invasion projetée des Orientaux en Italie, a-t-il dit, était simplement risible. Ce n'était qu'une fantaisie du désespoir impuissant.» M. Théodore Reinach ne le croit pas. Il rappelle que les Cimbres avaient démontré, quarante ans auparavant, que la muraille des Alpes n'était point infranchissable et il estime qu'une invasion fondant, en l'an 63 avant l'ère chrétienne, sur l'Italie, déchirée par la guerre civile, pouvait faire éprouver à Rome les deuils et les hontes qu'Alaric devait lui infliger cinq siècles plus tard. Cette opinion est soutenable. Mais la dispute sur ce point ne sera jamais terminée. Trahi par son fils, abandonné par ses peuples, Mithridate s'est donné la mort dans la citadelle de Panticapée, au milieu des préparatifs de sa grande entreprise. Toutefois, cela seul condamne cette entreprise qu'elle se soit, dès l'abord, renversée sur son auteur. Il n'importe! C'était un grand ennemi et qui savait haïr. «Il possédait les dons respectables de la haine», dit Mommsen, et M. Théodore Reinach ajoute: «Dans ce cerveau surexcité, la haine atteignait au génie.» Les Romains, qui le craignaient, se réjouirent de sa mort. Les soldats qui vinrent l'annoncer à Pompée portaient des lauriers comme les messagers des victoires.

L'embarras fut de reconnaître le corps du terrible sultan. Il était si défiguré qu'on ne put le reconnaître qu'aux vieilles cicatrices dont il était couvert. Pompée le fit coucher dans la nécropole royale de Sinope. Mais c'est surtout par les éclats de leur joie que les Romains rendirent les honneurs suprêmes à Mithridate Eupator.

Quelques années plus tard, Rome fit de nouvelles réjouissances pour la mort d'un ennemi. Cette fois l'ennemi était une femme. Il y eut dans la Ville-Éternelle, des danses et des sacrifices à la mort de Cléopâtre comme à la mort de Mithridate. C'est qu'avec Cléopâtre périssait enfin cet Orient guerrier qui avait disputé l'empire à Rome, coûté à l'Italie tant de travaux et la vie de tant de soldats et de citoyens. Il est visible que M. Théodore Reinach ressent pour Mithridate ce genre d'intérêt dont un peintre attentif ne se défend guère à l'endroit d'un modèle longuement étudié. Il suit le roi de Pont dans toutes ses entreprises avec un mélange d'admiration et d'horreur. Il s'étonne, non sans raison, de cette volonté si souple et si forte, de cette infatigable énergie, de cet esprit de ruse et d'audace, de cette âme indomptable qui puise dans la défaite des ressources nouvelles et que les anciens ont comparée au serpent, qui, la tête écrasée, dresse sa queue menaçante. Pourtant, quand il se recueille pour porter un jugement d'ensemble, il se garde d'exalter son héros aux dépens de la justice et de la vérité. Voici la page où se trouve résumée, non sans force, la pensée de l'historien sur le despote extraordinaire dont il a conté la vie:

Malgré ses talents multiples, malgré son activité infatigable, malgré sa fin héroïque, il a manqué quelque chose à Mithridate pour être rangé parmi les vrais grands hommes de l'histoire: je veux dire un idéal supérieur, conçu avec sincérité, poursuivi avec constance. Que représente celui qu'on a appelé le Pierre le Grand de l'antiquité? La cause de la liberté, de la civilisation hellénique ou, au contraire, la réaction de l'Orient despotique et fanatique contre l'Occident libéral et éclairé? On ne le sait, lui-même l'ignore. Nous l'avons vu, dans la première partie de son règne, se porter en champion de l'hellénisme, copier Alexandre, conserver la tunique, coucher dans le gîte du conquérant macédonien. Un moment même, il a semblé qu'il eût réalisé son rêve ou, du moins, ramené les beaux jours du royaume de Pergame: l'Asie affranchie, la vieille Grèce elle-même soulevaient sur leurs épaules, dans un élan de fièvre joyeuse, le sauveur providentiel descendu des bords lointains de l'Euxin. Mais la fin du règne va nous offrir un tableau bien différent. Sous le masque hellénique, qui bientôt crève de toutes parts, nous trouverons un héros encore, mais un héros barbare, répudiant une civilisation d'emprunt, détruisant de ses propres mains les villes qu'il a fondées, adressant un appel désespéré au fanatisme religieux et national des vieux peuples de l'Asie et des hordes nomades du Nord, dont il semble incarner désormais la haine irréconciliable non seulement contre le conquérant romain, mais encore contre la civilisation méditerranéenne. Quel est le véritable Mithridate? Celui de Chersonèse et de Pergame ou celui d'Artaxata et de Panticapée? Je crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre et que, dans ces deux rôles, où il paraît successivement passé maître, Mithridate n'ait été, en effet, qu'un prodige d'ambition et d'égoïsme, un royal tragédien, jouant de l'Olympe et de l'Avesta, des souvenirs d'Alexandre et des reliques de Darius, du despotisme et de la démagogie, de la barbarie et de la civilisation comme d'autant d'instruments de règne, autant de moyens de séduire et d'entraîner les hommes, sans jamais partager, au fond, les passions qu'il exploite et restant calme au milieu des tempêtes qu'il déchaîne.

M. Théodore Reinach nous a fait voir Mithridate souverain d'un royaume mouvant, plusieurs fois perdu et reconquis, changeant sans cesse de configuration et de place. Il nous a montré ce maître de tant de vies humaines conduisant, avec une ardeur toujours égale, des guerres mêlées d'étonnantes victoires et d'étonnantes défaites. Il a montré le sultan de Pont tour à tour conquérant, diplomate, fondateur de villes, organisateur de provinces, colon, protecteur du commerce, des arts et des lettres, et destructeur des peuples.

Ce n'est pas tout. Il s'est plu encore à nous montrer, autant qu'il était possible, Mithridate dans l'intimité de sa vie, couché sur un lit d'or à ces banquets où il réunissait les orateurs et les rhéteurs hellènes à ces officiers barbares qui portaient le titre envié d'Amis et de Premiers-Amis du roi. Et ce ne sont pas là les tableaux les moins intéressants du livre. Mithridate n'était pas sans doute un lumineux génie. Mommsen lui refuse même l'étendue de l'intelligence, et M. Théodore Reinach reconnaît que ce n'était pas un véritable grand homme. Mais, à coup sûr, c'était ce qu'on nomme un caractère. Sa figure est étrange et d'un relief puissant. À l'approcher, on admire une bête humaine de cette stature et de ce tempérament, si rusée et si forte, si ingénieuse et si barbare, et douée de si épouvantables vertus.

On a son profil sur les tétradrachmes. Il était beau, les traits grands, la chevelure bouclée. C'était une espèce de géant. La grandeur de ses armes étonna Pompée. Et ses armures, suspendues aux temples de Delphes et de Némée, devant lesquelles s'émerveillaient les visiteurs, semblaient les dépouilles d'un Titan. Ceint d'une tiare étincelante, vêtu, à l'orientale, de robes précieuses, portant le large pantalon perse, il apparaissait, dans le feu des pierreries, comme l'image, sur la terre, des dieux-astres, Ormuzd et Améria, auxquels il allumait en offrande une forêt sur une montagne. Sous ces dehors d'idole orientale, c'était le plus agile cavalier de son armée, et il n'avait pas d'égal pour lancer le javelot.

Habituellement sobre, il lui prit envie, un jour, à table, de lutter avec un athlète pour la capacité du boire et du manger, et de cette lutte il sortit vainqueur. Ce colosse avait une certaine délicatesse de goût. Il recherchait la belle vaisselle d'or et d'argent, ce qui était, à vrai dire, un luxe commun alors à tous les grands personnages. Il avait formé un riche cabinet de pierres gravées. Il aimait les beaux discours, et lui-même il parlait avec éloquence en plusieurs langues. Enfin, ses connaissances en médecine semblent avoir été assez étendues et profondes, bien qu'il mêlât à ses recettes beaucoup de formules de sorcellerie.

Comme tous les dynastes d'Orient, il avait une grande habitude du meurtre domestique. Quatre de ses fils périrent par son ordre: Ariarathe, Mithridate, Macharès et Xipharès. Mais il faut voir l'enchaînement des crimes dans cette maison et se rappeler que sa mère avait tenté de le faire tuer et qu'enfin un fils qu'il avait épargné, Pharnace, fut cause de sa mort.

Il semble avoir beaucoup aimé sa fille Drypetina, un monstre qui avait une double rangée de dents à chaque mâchoire, et, s'il la fit poignarder par un eunuque, ce fut pour qu'elle ne tombât pas vivante aux mains des Romains.