Deux autres de ses filles, Mithridatis et Mysa, moururent avec lui à Panticapée pour la même raison. Rien alors de plus ordinaire, après une défaite, que le massacre de tout un sérail. Avant de battre en retraite, on tuait les femmes à l'approche de l'ennemi, comme aujourd'hui on détruit le matériel embarrassant. Après la défaite infligée, à Cabira, par Lucullus à l'armée pontique, Mithridate, en fuite sur Comana, dépêcha l'eunuque Bacchidès à Pharnacie avec ordre de faire mourir toutes les femmes du sérail. Parmi elles se trouvaient deux soeurs du roi, Roxane et Statira, âgées de quarante ans, qui n'avaient point été mariées, et deux de ses femmes, Ioniennes l'une et l'autre, Bérénice de Chios et Monime de Stratonicée. Monime avait refusé quinze mille pièces d'or dont Mithridate croyait l'acheter. Il fallut que le roi de Pont lui envoyât le bandeau royal. C'était d'ailleurs un présent qui coûtait peu à ce grand faiseur de reines.

On trouva plus tard, dans les archives du Château neuf, près Cabira, une correspondance échangée entre Monime et Mithridate, dont le ton licencieux choqua la pudeur des Romains. Mais, enfermée loin de la Grèce, dans un sérail, sous la garde de soldats barbares, la fière Ionienne regrettait amèrement sa patrie et la liberté. Bacchidès portait aux femmes l'ordre de mourir de la manière que chacune d'elles croirait la plus prompte et la moins douloureuse. Bérénice se fit apporter une coupe de poison. Sa mère, qui était près d'elle, lui demanda de la partager. Elles burent toutes deux. La mère mourut la première. Et, comme Bérénice se tordait dans une horrible agonie, Bacchidès l'acheva en l'étouffant. Roxane et Statira choisirent aussi le poison. La première le prit en maudissant son frère. Mais Roxane, au contraire, le loua de ce qu'au milieu des dangers qu'il courait lui-même il ne les avait pas oubliées et leur avait assuré une mort libre, abritée des outrages. Monime, en mémoire peut-être des reines tragiques de ses poètes, détacha de son front le bandeau royal, le noua autour de son cou et se pendit, comme Phèdre, à une cheville de la chambre. Mais le faible tissu se rompit.

Plutarque a conservé ou trouvé les douloureuses paroles que, selon lui, prononça alors la jeune femme: «Fatal diadème, s'écria-t-elle, tu ne me rendras pas même ce service!» Et elle présenta la gorge à l'eunuque. Ainsi périt, après de longs dégoûts, dans le sérail de Pharnacie, Monime de Stratonicée.

Il y a sans doute quelque brusquerie à quitter sur cette tragédie domestique l'histoire du grand Asiatique contre qui s'illustrèrent Sylla, Lucullus et Pompée. Mais cette scène de femmes empoisonnées, étouffées, égorgées par un eunuque révèle mieux peut-être que tous les récits de guerre le vrai Mithridate, le vieux sultan de Pont, le despote, l'Oriental.

FIN

NOTES

[1: Toute licence sauf contre l'amour, 1892, in-18.]

[2: Par Guy de Maupassant.]

[3: Par Paul Bourget.]

[4: Souvenirs du baron de Barante, de l'Académie française, 1782-1866, publiés par son petit-fils, CLAUDE DE BARANTE; in-8°; tome Ier.]