Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque. and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)

ANATOLE FRANCE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LA VIE LITTÉRAIRE

TROISIÈME SÉRIE

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

PRÉFACE

M. Ferdinand Brunetière, que j'aime beaucoup, me fait une grande querelle[1]. Il me reproche de méconnaître les lois mêmes de la critique, de n'avoir pas de critérium pour juger les choses de l'esprit, de flotter, au gré de mes instincts, parmi les contradictions, de ne pas sortir de moi-même, d'être enfermé dans ma subjectivité comme dans une prison obscure. Loin de me plaindre d'être ainsi attaqué, je me réjouis de cette dispute honorable où tout me flatte: le mérite de mon adversaire, la sévérité d'une censure qui cache beaucoup d'indulgence, la grandeur des intérêts qui sont mis en cause, car il n'y va pas moins, selon M. Brunetière, que de l'avenir intellectuel de notre pays, et enfin le choix de mes complices, M. Jules Lemaître et M. Paul Desjardins étant dénoncés avec moi comme coupables de critique subjective et personnelle, et comme corrupteurs de la jeunesse. J'ai un goût ancien et toujours nouveau pour l'esprit de M. Jules Lemaître, pour son intelligence agile, sa poésie ailée et sa clarté charmante. M. Paul Desjardins m'intéresse par les belles lueurs tremblantes de sa sensibilité. Si j'étais le moins du monde habile, je me garderais bien de séparer ma cause de la leur. Mais la vérité me force à déclarer que je ne vois pas en quoi mes crimes sont leur crime et mes iniquités leur iniquité. M. Lemaître se dédouble avec une facilité merveilleuse; il voit le pour et le contre, il se place successivement aux points de vue les plus opposés; il a tour à tour les raffinements d'un esprit ingénieux et la bonne volonté d'un coeur simple. Il dialogue avec lui-même et fait parler l'un après l'autre les personnages les plus divers. Il a beaucoup exercé la faculté de comprendre. Il est humaniste et moderne. Il respecte les traditions et il aime les nouveautés. Il a l'esprit libre avec le goût des croyances. Sa critique, indulgente jusque dans l'ironie, est, à la bien prendre, assez objective. Et si, quand il a tout dit, il ajoute: «Que sais-je?» n'est-ce pas gentillesse philosophique? Je ne démêle pas bien dans sa manière ce qui mécontente M. Brunetière, sinon, peut-être, une certaine gaieté inquiétante de jeune faune.

[Note 1: Voir, dans la Revue des Deux Mondes du 1er janvier 1891, la critique impersonnelle par M. Ferdinand Brunetière, pp. 210 à 224.]