Quant à M. Paul Desjardins, ce qu'on peut lui reprocher, ce n'est point une gaieté trop légère. Je ne crois pas lui déplaire en disant qu'il se donne la figure d'un apôtre, plutôt que celle d'un critique. C'est un esprit distingué, mais c'est surtout un prophète. Il est sévère. Il n'aime point qu'on écrive. Pour lui, la littérature est la bête de l'Apocalypse. Une phrase bien faite lui semble un danger public. Il me fait songer à ce sombre Tertullien, qui disait que la sainte Vierge n'avait jamais été belle, sans quoi on l'eût désirée, ce qui ne peut s'imaginer. Selon M. Paul Desjardins, le style, c'est le mal. Et pourtant M. Paul Desjardins a du style, tant il est vrai que l'âme humaine est un abîme de contradictions. De l'humeur dont il est, il ne faut pas lui demander son avis sur des sujets aussi frivoles et profanes que la littérature. Il ne critique point; il anathématise sans haine. Pâle et mélancolique, il va semant les malédictions attendries. Par quel coup du sort se trouve-t-il chargé d'une part des griefs qui pèsent sur moi, au moment même où il déclare dans ses articles et dans ses conférences que je suis le figuier stérile de l'Écriture? Dans quels frémissements, avec quelle horreur ne doit-il pas crier à celui qui nous accuse tous deux: Judica me, et discerne causam meam de gente non sancta?
Il est donc plus juste que je me défende tout seul. J'essayerai de le faire, mais non pas sans avoir d'abord rendu hommage à la vaillance de mon adversaire. M. Brunetière est un critique guerrier d'une intrépidité rare. Il est, en polémique, de l'école de Napoléon et des grands capitaines qui savent qu'on ne se défend victorieusement qu'en prenant l'offensive et que, se laisser attaquer, c'est être déjà à demi vaincu. Et il est venu m'attaquer dans mon petit bois, au bord de mon onde pure. C'est un rude assaillant. Il y va de l'ongle et des dents, sans compter les feintes et les ruses. J'entends par là qu'en polémique il a diverses méthodes et qu'il ne dédaigne point l'intuitive, quand la déductive ne suffit pas. Je ne troublais point son eau. Mais il est contrariant et même un peu querelleur. C'est le défaut des braves. Je l'aime beaucoup ainsi. N'est-ce point Nicolas, son maître et le mien, qui a dit:
Achille déplairait moins bouillant et moins prompt.
J'ai beaucoup de désavantages s'il me faut absolument combattre M. Brunetière. Je ne signalerai pas les inégalités trop certaines et qui sautent aux yeux. J'en indiquerai seulement une qui est d'une nature toute particulière; c'est que, tandis qu'il trouve ma critique fâcheuse, je trouve la sienne excellente. Je suis par cela même réduit à cet état de défensive qui, comme nous le disions tout à l'heure, est jugé mauvais par tous les tacticiens. Je tiens en très haute estime les fortes constructions critiques de M. Brunetière. J'admire la solidité des matériaux et la grandeur du plan. Je viens de lire les leçons professées à l'École normale par cet habile maître de conférences, sur l'Évolution de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, et je n'éprouve aucun déplaisir à dire très haut que les idées y sont conduites avec beaucoup de méthode et mises dans un ordre heureux, imposant, nouveau. Leur marche, pesante mais sûre, rappelle cette manoeuvre fameuse des légionnaires s'avançant serrés l'un contre l'autre et couverts de leurs boucliers, à l'assaut d'une ville. Cela se nommait faire la tortue, et c'était formidable. Il se mêle, peut-être, quelque surprise à mon admiration quand je vois où va cette armée d'idées. M. Ferdinand Brunetière se propose d'appliquer à la critique littéraire les théories de l'évolution. Et, si l'entreprise en elle-même semble intéressante et louable, on n'a pas oublié l'énergie déployée récemment par le critique de la Revue des Deux Mondes pour subordonner la science à la morale et pour infirmer l'autorité de toute doctrine fondée sur les sciences naturelles. C'était à l'occasion du Disciple et l'on sait si M. Brunetière ménageait alors les remontrances à ceux qui prétendaient introduire les théories transformistes dans quelque canton de la psychologie ou de la sociologie. Il repoussait les idées darwiniennes au nom de la morale immuable. «Ces idées, disait-il expressément, doivent être fausses, puisqu'elles sont dangereuses.» Et maintenant, il fonde la critique nouvelle sur l'hypothèse de l'évolution. «Notre projet, dit-il, n'est autre que d'emprunter de Darwin et de Hæckel le secours que M. Taine a emprunté de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier.» Je sais bien qu'autre chose est de professer, comme M. Sixte, l'irresponsabilité des criminels et l'indifférence absolue en matière de morale, autre chose est d'appliquer aux genres littéraires les lois qui président à l'évolution des espèces animales et végétales. Je ne dis pas du tout que M. Brunetière se démente et se contredise. Je marque un trait de sa nature, un tour de son caractère, qui est, avec beaucoup d'esprit de suite, de donner volontiers dans l'inattendu et dans l'imprévu. On a dit, un jour, qu'il était paradoxal, et il semblait bien que ce fût par antiphrase, tant sa réputation de bon raisonneur était solidement établie. Mais on a vu à la réflexion qu'il est, en effet, un peu paradoxal à sa manière. Il est prodigieusement habile dans la démonstration: il faut qu'il démontre toujours, et il aime parfois à soutenir fortement des opinions extraordinaires et même stupéfiantes.
Par quel sort cruel devais-je aimer et admirer un critique qui correspond si peu à mes sentiments! Pour M. Ferdinand Brunetière, il y a simplement deux sortes de critiques, la subjective, qui est mauvaise et l'objective, qui est bonne. Selon lui, M. Jules Lemaître, M. Paul Desjardins, et moi-même, nous sommes atteints de subjectivité, et c'est le pire des maux; car, de la subjectivité, on tombe dans l'illusion, dans la sensualité et dans la concupiscence, et l'on juge les oeuvres humaines par le plaisir qu'on en reçoit, ce qui est abominable. Car il ne faut pas se plaire à quelque ouvrage d'esprit avant de savoir si l'on a raison de s'y plaire; car, l'homme étant un animal raisonnable, il faut d'abord qu'il raisonne; car il est nécessaire d'avoir raison et il n'est pas nécessaire de trouver de l'agrément; car le propre de l'homme est de chercher à s'instruire par le moyen de la dialectique, lequel est infaillible; car on doit toujours mettre une vérité au bout d'un raisonnement, comme un noeud au bout d'une natte; car, sans cela, le raisonnement ne tiendrait pas, et il faut qu'il tienne; car on attache ensuite plusieurs raisonnements ensemble de manière à former un système indestructible, qui dure une dizaine d'années. Et c'est pourquoi la critique objective est la seule bonne.
M. Ferdinand Brunetière tient l'autre pour fallacieuse et décevante. Et il en donne diverses raisons. Mais je suis bien forcé de reproduire d'abord le texte incriminé. C'est un endroit de la Vie littéraire où on lit ceci:
Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. C'est une de nos grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes chaque fois que nous n'avons pas la force de nous taire[2].
[Note 2: La Vie littéraire, 1re série, p. IV.]
M. Brunetière, après avoir cité ces lignes, remarque tout de suite «qu'on ne peut affirmer avec plus d'assurance que rien n'est assuré». Je pourrais peut-être lui répondre qu'il n'y a aucune contradiction, comme aucune nouveauté à dire que nous sommes condamnés à ne connaître les choses que par l'impression qu'elles font sur nous. C'est une vérité que l'observation peut établir, et si frappante que tout le monde en est touché. C'est un lieu commun de philosophie naturelle. Il n'y faut pas faire trop d'attention, et surtout il n'y faut pas voir de pyrrhonisme doctrinal. J'ai regardé, je l'avoue, plus d'une fois du côté du scepticisme absolu. Mais je n'y suis jamais entré; j'ai eu peur de poser le pied sur cette base qui engloutit tout ce qu'on y met. J'ai eu peur de ces deux mots, d'une stérilité formidable: «Je doute». Leur force est telle que la bouche qui les a une fois convenablement prononcés est scellée à jamais et ne peut plus s'ouvrir. Si l'on doute, il faut se taire; car, quelque discours qu'on puisse tenir, parler, c'est affirmer. Et puisque je n'avais pas le courage du silence et du renoncement, j'ai voulu croire, j'ai cru. J'ai cru du moins à la relativité des choses et à la succession des phénomènes.
En fait, réalités et apparences, c'est tout un. Pour aimer et pour souffrir en ce monde, les images suffisent; il n'est pas besoin que leur objectivité soit démontrée. De quelque façon que l'on conçoive la vie, et la connût-on pour le rêve d'un rêve, on vit. C'est tout ce qu'il faut pour fonder les sciences, les arts, les morales, la critique impressionniste et, si l'on veut, la critique objective. M. Brunetière estime qu'on se quitte soi-même et qu'on sort de soi tant que l'on veut, à l'exemple de ce vieux professeur de Nuremberg dont M. Joséphin Péladan, qui est mage, nous a conté récemment l'aventure surprenante. Ce professeur, très occupé d'esthétique, sortait nuitamment de son corps visible pour aller, en corps astral, comparer les jambes des belles dormeuses à celles de la Vénus de Praxitèle. «La duperie, affirme M. Brunetière, la duperie, s'il faut qu'il y en ait une, c'est de croire et d'enseigner que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes quand, au contraire, la vie ne s'emploie qu'à cela. Et la raison, sans doute, en paraîtra assez forte, si l'on se rend compte qu'il n'y aurait autrement ni société, ni langage, ni littérature, ni art.» Et il ajoute: