Parole abominable! Celui qui pardonne à la nature la mort d'un enfant est hors du règne humain. Il y a du monstre en lui. Sans doute, il est affreux de penser que les enfants deviendront des hommes, c'est-à-dire quelque chose de pitoyable ou d'odieux. Mais on n'y pense pas. Pour les aimer, pour les élever, pour vouloir qu'ils vivent, on a les raisons du coeur, qui sont les grandes, les vraies, les seules raisons.
Ce Richard Noral est un misérable, qui gâche à la fois le mariage et l'adultère, et qui cherche Cléopâtre. Mais, imbécile, qu'en ferais-tu de Cléopâtre, si tu la rencontrais? Tu n'es ni l'exquis César ni le rude Antoine, pour t'enivrer à cette coupe vivante et tu n'as pas l'air d'un gaillard à fondre les légions en baisers. Vois ton ami Baïlac. Il est toujours content, ton ami. Il ne cherche pas Cléopâtre et il la trouve dans toutes les femmes. Il est sans cesse amoureux, et sa femme ne le tourmente jamais. Cet habile homme a tout prévu: elle est toujours enceinte. Ton ami Baïlac est comme Henri IV: il aime les duchesses et les servantes. Ce qu'il demande à la femme, c'est la femme et non pas l'infini, l'impossible, l'inconnu, Dieu, tout, et la littérature. Il se conduit mal, j'en conviens, il se conduit très mal; mais ce n'est pas pour rien; c'est un mauvais sujet, ce n'est point un imbécile. Il aime sans le vouloir, sans y penser, tout naturellement, avec une ardeur ingénue, et cela lui fait une sorte d'innocence.
Tu le crois une brute parce qu'il ne comprend pas bien les sonnets de Rossetti; mais prends garde qu'à tout prendre il a plus d'imagination que toi. Il sait découvrir la native beauté des choses. Et toi, il te faut un idéal tout fait, il te faut la Pia, non telle qu'elle fut en sa pauvre vie mortelle, mais telle que l'art du poète courtois et du peintre exquis l'ont faite. Il te faut des ombres poétiques et des fantômes harmonieux. Que cherches-tu autre chose? Et pourquoi troublais-tu Rose-Mary?
On te dit égoïste, on te flatte. Si tu n'étais qu'un égoïste il n'y aurait que demi-mal. L'égoïsme s'accommode d'une sorte d'amour et d'une espèce de passion; chez les natures délicates, il veut, pour se satisfaire, des formes pures, animées par de belles pensées. Il est sensuel; ses rêves paisibles caressent mollement l'univers. Mais toi, tu es moins qu'un égoïste: tu es un incapable. Et si les femmes t'aiment, j'en suis un peu surpris. Elles devraient deviner que tu les voles indignement.
C'est une nouveauté de ce temps-ci de réclamer le droit à la passion comme on a toujours réclamé le droit au bonheur. J'ai là sous les yeux un petit volume du dernier siècle qui s'appelle de l'Amour et qui m'amuse parce qu'il est écrit avec une prodigieuse naïveté. Je crois en avoir déjà parlé. L'auteur, M. de Sevelinges, qui était officier de cavalerie, donne à entendre que le véritable amour ne convient qu'aux officiers. «Un guerrier, dit-il, a de grands avantages en amour. Il y est aussi plus porté que les autres hommes. Admirable loi de la nature!» Ce M. de Sevelinges est plaisant. Mais il ajoute avec assez de raison qu'il est bon que l'amour, l'amour-passion, soit rare. Il se fonde sur ce que «son effet principal est toujours de détacher les hommes de tout ce qui les entoure, de les isoler, de les rendre indépendants des relations qu'il n'a point formées», et il conclut qu'«une société civilisée qui serait composée d'amants retomberait infailliblement dans la misère et dans la barbarie». Je conseille à Richard Noral de méditer les maximes de M. de Sevelinges: elles ne manquent pas d'une certaine philosophie. Il faudrait pourtant se résigner à ne pas aimer, quand on en éprouve l'impossibilité.
Que faire alors? dites-vous.—Eh, mon Dieu, cultiver son jardin, labourer sa terre, jouer de la flûte, se cacher et vivre tout de même! Rappelez-vous le mot de Sieyès, et songez que c'est déjà quelque chose que d'avoir vécu sous cette perpétuelle Terreur qui est la destinée humaine.—Et puis, vous dirait encore l'incomparable M. de Sevelinges: Si je vous ôte la passion, je vous laisse du moins le plaisir avec la tranquillité. N'est-ce donc rien que cela?
Sans parler d'Adolphe, nous avons déjà vu plus d'un héros de roman qui cherche vainement la passion. M. Paul Bourget nous a montré dans un très beau livre, Crime d'amour, le baron de Querne qui ne séduit une femme honnête que pour la désespérer. Ce monsieur de Querne a l'esprit défiant et le coeur aride; il est d'une dureté abominable. Il détruit sans profit pour lui-même le bonheur de celle qui l'aime. Mais, enfin, il est du métier: c'est un séducteur de profession, et puis il ne tombe pas dans cet affreux gâchis de sentiment, il ne se livre pas à cet absurde ravage des existences qui rend Richard Noral tout à fait odieux et assez ridicule. J'entends bien qu'il y a tout de même une morale dans le livre de M. Edouard Rod, c'est que tout est vanité aux hommes vains et mensonge à ceux qui se mentent à eux-mêmes.
«Il nous reste l'adultère et les cigarettes,» disait le bon Théophile Gautier au temps des gilets rouges. M. Edouard Rod ne laisse que les cigarettes.
Son livre enfin, dans sa désolation même, nous avertit de craindre l'égoïsme comme le pire des maux. Il nous enseigne la pureté du coeur et la simplicité. Il nous remet en mémoire ce verset de l'Imitation: «Dès que quelqu'un se cherche soi-même, l'amour s'étouffe en lui.»
Il a mis beaucoup de talent dans ce roman cruel. Et l'on ne saurait trop louer la sobriété du récit, la rapidité tour à tour gracieuse et forte des scènes, l'élégante précision du style. J'y louerai même un je ne sais quoi de froid et d'affecté qui convient parfaitement au sujet.