Fatigué d'Hélène, qui ne lui a pas donné l'impossible, il porte son ennui et ses curiosités chez une aventurière vaguement américaine, d'âge incertain, peut-être veuve, Rose-Mary, qui a traversé la vie en sleeping, en paquebot, en landau de louage, et qui n'a pas beaucoup plus de souvenirs que les dix-huit colis qu'elle traîne sans cesse avec elle de New-York à Vienne, de Paris à San Francisco et dans toutes les villes d'eaux, et sur toutes les plages. Fleur éclatante de table d'hôte, beauté tapageuse, nature vulgaire sous des dehors singuliers, elle est, au fond, très bonne femme, pleine de piété pour les bêtes, sentimentale, capable d'aimer et d'en mourir. Et c'est une rastaquouère au coeur simple, qui rêve le pot-au-feu. Elle aime éperdument Richard. M. Edouard Rod nous dit: «Quand Rose-Mary fut sa maîtresse, Richard se sentit malheureux». Il se désolait. Il pensait: «Je me suis trompé. Je me suis trompé sur elle, sur moi, sur tout! Elle ne ressemble pas à Cléopâtre. Elle n'a aucun trait des grandes amoureuses.»

Non, Rose-Mary ne ressemblait pas à Cléopâtre. C'était à prévoir. Faute de s'en être avisé à temps, voilà Richard dans une situation pénible. Hélène a tout appris. Elle ne fait point de reproche à son mari, mais sa douleur pudique, son silence, sa pâleur ont plus d'éloquence que toutes les plaintes. Richard en est touché parce qu'il a du goût. Sa fille Jeanne, toute petite, souffre par sympathie. «La mère et la fille semblaient vivre de la même vie et dépérir du même mal.» La maison a l'air d'une maison abandonnée; on y respire un souffle de malaria. La salle de travail, la bibliothèque, où jadis la famille se réunissait dans un calme riant, maintenant déserte, respectée, pleine de souvenirs, fait peur; on dirait la chambre du mort.

En passant de ce home lugubre au petit salon d'hôtel garni égayé par Rose-Mary de bibelots exotiques, Richard ne faisait que changer de tristesses et d'ennuis. Comme Hélène, Rose-Mary aimait et souffrait. Et, par la douleur comme par l'amour, qui sont deux vertus, Rose-Mary l'emportait sur la chaste et fière Hélène, épouse et mère. Pour le dire en passant, il y a une chose que je ne conçois pas dans cette excellente Rose-Mary, qui avait de si grands chapeaux et un si bon coeur. C'est sa résignation. Elle ne défend pas cet amour qui est sa vie: elle est toujours prête à céder. Point jalouse, point violente, elle n'inflige pas à ce nouvel Adolphe les fureurs d'une Ellénore. Elle est étrangement inerte et douce devant la trahison et l'abandon. Je ne dis pas qu'une telle manière d'être soit invraisemblable; je n'en sais rien. Et tout est possible. Mais je voudrais qu'on me montrât mieux à quelle source cette femme sans goût et sans esprit puise une si rare vertu. Elle n'a ni rang dans le monde, ni mari ni fils. Je voudrais savoir d'où lui vient la force de souffrir en silence et de mourir en secret.

Car elle meurt. Du pont d'un de ces transatlantiques où elle prit tant de fois passage, une nuit, elle se jette dans la mer, et personne ne saura comment ni pourquoi elle est morte. C'est beaucoup de discrétion pour une personne qui portait des toilettes tapageuses et voyageait avec dix-huit colis.

La vierge d'Avallon, et ce souvenir n'est pas pour déplaire à Richard Noral, la vierge d'Avallon, que Tennyson a chantée, mit moins de négligence dans son suicide. Mourant pour Arthur, elle voulut qu'il le sût, et c'est elle-même qui, couchée morte dans une barque, apporta au chevalier son aveu dans une lettre:

Vivante on me nommait la vierge d'Avallon. …

Pendant que Rose-Mary se noyait très simplement et très sincèrement pour lui, Richard fréquentait le salon de madame d'Hays. C'était, paraît-il, une charmante personne que madame d'Hays. Veuve après quelques mois de mariage, elle avait acquis à peu de frais une liberté également précieuse pour ses adorateurs et pour elle-même. Richard admirait en madame d'Hays «cette merveilleuse harmonie des traits, du teint, des regards, des mouvements, du son de la voix, qui faisait de la jeune femme un être exceptionnel, un être de rêve en dehors et au-dessus de la notion de la beauté». Et madame d'Hays ne voulait point de mal à Richard. En revenant du Bois, elle répondait du fond de son landau par un joli sourire au salut qu'il lui adressait; ils allaient beaucoup au théâtre ensemble; ils parlaient de Shelley et des Préraphaélites. Si bien que Richard faillit l'aimer. Il s'y fût laborieusement appliqué, selon sa coutume, si la mort de sa fille ne l'avait rappelé brusquement dans la solitude de sa maison, auprès d'Hélène en pleurs. La petite Jeanne est morte d'une fluxion de poitrine; mais c'est la tristesse de sa mère et l'indifférence de son père qui ont épuisé lentement cette ardente et frêle nature. La petite Jeanne est morte; quelques mois se passent; le jardin où elle cueillait des fleurs refleurit. Richard, songeant à l'enfant, qui était son enfant, murmure:

«Quels délicieux souvenirs elle nous a laissés!»

Et il ajoute:

«Et ces souvenirs ne valent-ils pas la réalité?»