J'ai trouvé aussi sous les doctes arcades de l'Odéon, parmi les rares nouveautés de la semaine, un «conte astral» de M. Jules Lermina, À brûler. On y voit un homme qui sort de lui-même à volonté. C'est précisément la donnée d'un épisode du livre de M. Joséphin Peladan, la Victoire du mari, dont nous avons déjà parlé[39]. Nous nous retrouvons en plein magisme; nous entendons résonner de nouveaux le mystérieux linga-sharra, formule puissante, à l'aide de laquelle les mages sortent de leur corps visible. Papus affirme que le conte de M. Jules Lermina est conforme aux données de la science ésotérique, et Papus est un grand mage: M. Joséphin Peladan le dit. Au reste, M. Jules Lermina excelle à conter des contes extraordinaires. Il a donné deux volumes d'Histoires incroyables que je recommande à tous ceux qui aiment l'étrange et le singulier, mais qui veulent que le merveilleux soit fondé sur la science et l'observation. C'est là précisément le grand mérite de M. Jules Lermina. Il part d'une donnée positive pour s'élancer de prodige en prodige.
[Note 39: Voir p. 233.]
Jules Lermina, Joséphin Peladan, Léon Hennique, Gilbert-Augustin Thierry, Guy de Maupassant lui-même dans son Horla, voilà bien des esprits tentés par l'occulte! Notre littérature contemporaine oscille entre le naturalisme brutal et le mysticisme exalté. Nous avons perdu la foi et nous voulons croire encore. L'insensibilité de la nature nous désole. La morne majesté des lois physiques nous accable. Nous cherchons le mystère. Nous appelons à nous toutes les magies de l'Orient; nous nous jetons éperdument dans ces recherches psychiques, dernier refuge du merveilleux que l'astronomie, la chimie et la physiologie ont chassé de leur domaine. Nous sommes dans la boue ou dans les nuages. Pas de milieu. Voilà ce que nous avons tiré d'une heure de bouquinage sous les galeries de l'Odéon.
M. ÉDOUARD ROD[40]
Quand il analysait dans le journal le Temps, il y a un an presque jour pour jour, le Sens de la vie, certes M. Edmond Scherer ne prévoyait pas le récit désolé qui y fait suite aujourd'hui, et j'imagine que les Trois Coeurs lui eussent causé quelque surprise s'il avait vécu assez pour les connaître. Dans le Sens de la vie, M. Edouard Rod laissait son héros marié et père de famille. M. Edmond Scherer avait cru de bonne foi que c'était là le dénouement. L'auteur, il est vrai, n'avait pas conclu; mais l'éminent critique concluait pour lui, que se marier et être père c'est à peu près tout l'art de vivre; que, s'il nous est impossible de découvrir un sens quelconque à ce qu'on nomme la vie, il convient de vouloir ce que veulent les dieux, sans savoir ce qu'ils veulent, ni même s'ils veulent et que ce qu'il importe de connaître, puisqu'enfin il s'agit de vivre, ce n'est pas pourquoi, c'est comment.
[Note 40: Les Trois Coeurs, par Edouard Rod, 1 vol. in-18.]
M. Edmond Scherer était un sage qui ne se défiait pas assez de la malice des poètes. Il ne pénétrait point le secret dessein de M. Edouard Rod, qui est de nous montrer, après l'Ecclésiaste, que tout n'est que vanité, et c'est ce dessein qui éclate dans les Trois coeurs. Car voici que Richard Noral, son héros, se réveille dans les bras de la douce Hélène, qu'il a épousée, aussi désenchanté que le roi Salomon lui-même, lequel, à la vérité, avait fait du mariage une expérience infiniment plus étendue.
Hélène n'a pas donné le bonheur à Richard et pourtant Hélène est une noble et tendre créature. Mais elle n'est point le rêve, elle n'est point l'inconnu, elle n'est point l'au delà. Et cette infirmité, commune à tous les êtres vivants, la déshonore lentement dans l'imagination délicate et stérile de son mari rêveur. Artiste sans art, Richard demande follement à la vie de lui apporter les formes et l'âme de ses propres songes, comme s'il y avait pour nous d'autres chimères que celles que nous enfantons. N'ayant ni l'originalité de l'esprit ni la générosité du coeur, il s'excite au sensualisme mystique en contemplant les compositions des préraphaélites. Il se demande avec Dante-Gabriel Rosetti:
—Par quelle parole magique, clef des sentiers inexplorés, pourrai-je descendre au fond des abîmes de l'amour?
Il se nourrit de la Vita nuova; c'est-à-dire qu'il vit du rêve d'un rêve. M. Edouard Rod nous dit qu'il était naturellement «bon et noble», mais qu'il se montrait à ses mauvaises heures «égoïste, despote et cruel», et qu'il y avait deux hommes en lui. Je n'en vois qu'un seul, un égoïste sans tempérament, qui croit que l'amour est une élégance.