Le commandant Rivière, qui l'avait écouté, restait surpris.
—Je croyais, dit-il, que toutes les femmes finissaient leurs lettres par cette formule: «Je t'envoie mon âme dans un baiser». Il en faut induire que Fort comme la mort ne trahissait personne. Le prêt des livres ne laisse pas d'être périlleux.
J'ai donné de cet usage une raison qui, sans doute, est une raison suffisante. Mais, s'il en est des raisons comme de la grâce, qui ne suffit pas quand elle est suffisante, à ce que disent les théologiens, nous chercherons quelque autre origine à la noble coutume de n'acheter de romans que dans les gares de chemins de fer. Nos petits volumes brochés font mauvais effet sur les tables, dans ces salons d'un ton fin ou d'un éclat sombre, que les femmes de goût savent aujourd'hui meubler avec harmonie. Ce sont des tableaux achevés où l'on ne peut ajouter que des fleurs et des femmes. Une seule couverture jaune y met une fausse note. Ce jaune a été adopté par tous les éditeurs, qui considèrent qu'il se voit de loin dans les vitrines des libraires. Mais il est criard dans un intérieur discret, où tout se tait et s'apaise. On a voulu y remédier, voilà cinq ou six ans, en fabriquant, avec des morceaux de chasubles, des couvertures fleuries qui faisaient ressembler les dialogues de Gyp et les romans de M. Paul Bourget à des livres d'heures et à des missels. Mais ces livres aimés n'étaient plus reconnaissables, vêtus comme des évêques et comme des chantres. Ils semblaient trop lourds et trop magnifiques pour être lus au coin du feu. Peu à peu on laissa les ornements ecclésiastiques, et la chemise jaune reparut.
Les éditeurs ne pourraient-ils habiller nos romans d'un petit cartonnage élégant et sobre? C'est l'usage en Angleterre, où l'on vend les livres d'imagination en plus grand nombre qu'en France. Ici, le regretté Jules Hetzel, qui était un homme d'esprit et un fertile inventeur, l'a tenté: il y a perdu de l'argent. C'était dans l'ordre. Mais son invention ne pourrait-elle profiter à autrui? Cela aussi serait dans l'ordre.
La librairie Quantin a essayé des couvertures d'un aspect charmant et grave. Ce ne sont ni tout à fait des brochures, ni tout à fait des cartonnages. Cela est léger et cela meuble. J'ai là, sur ma table, un très joli livre de M. Octave Uzanne, les Zigzags d'un curieux, qui est ainsi vêtu d'un papier bleu sombre à grain de maroquin et doré avec élégance. Ce type pourrait être appliqué aux romans publiés par Calmann Lévy, Charpentier ou Ollendorff. Ce sont les symbolistes et les décadents, je dois le dire, qui s'entendent le mieux à habiller joliment un livre. Ils revêtent leurs vers et leurs «proses» d'une espèce de galuchat ou d'une sorte de peau de crocodile, avec lettres dorées, d'une parfaite élégance.
Après tout, cela n'importe peut-être pas autant que je crois. Ce qui me surprend, c'est qu'il n'y ait pas de courtiers pour offrir le matin les nouveautés littéraires dans les quartiers riches. Ce serait une industrie à créer et il me semble qu'un habile homme y ferait ses affaires.
Mais nous voilà bien loin de l'Odéon, et je n'ai point dit ce que c'était que la pile. Je le dirai, car il faut instruire les infidèles, il faut évangéliser les gentils. Les jours de grandes mises en vente, quand un éditeur lance, par exemple, l'Immortel, Mensonges ou Pêcheur d'Islande, les libraires revendeurs et spécialement ceux des galeries de l'Odéon ne se contentent pas d'exposer au bon endroit de l'étalage deux ou trois exemplaires du livre du jour; ils en élèvent des tas de douze, de vingt-quatre, de trente-six, monuments superbes, piliers sublimes qui proclament la gloire de l'auteur. C'est la pile! Il faut être célèbre ou méridional pour l'obtenir. Elle signifie fortune et célébrité. Les Grecs l'eussent nommée la stèle d'or. Elle porte aux nues les noms d'Alphonse Daudet, de Paul Bourget, d'Émile Zola, de Guy de Maupassant, de Pierre Loti. J'ai vu, j'ai vu de jeunes auteurs, les cheveux épars, tomber en pleurant aux pieds de Marpon, qui leur refusait la pile. Hélas! ils priaient et pleuraient en vain.
II
C'est comme je vous je dis. Il n'y avait point de piles, ce jour-là, dans les galeries de l'Odéon. Mais on voyait dans la vitrine réservée aux chefs-d'oeuvre de typographie une jolie petite édition du Manteau de Joseph Olénine, par le vicomte de Vogüé, de l'Académie française. C'est un conte fantastique qu'on peut comparer à l'incomparable Lokis. Je ne peux pas mieux dire, comme dit Charlemagne quand il donne son fils à la belle Aude. Dans le conte de M. de Vogüé, ainsi que dans celui de Mérimée, il y a une princesse polonaise d'un parfum subtil et capiteux. Et quand le bon M. Joseph Olénine respire avec ivresse une pelisse de zibelines, il n'est pas si étrangement fou qu'il en a l'air. Car la comtesse ***ska a empreint cette fourrure d'une odeur dont on meurt. M. Joseph Olénine reçoit finalement le prix de son fétichisme sincère et profond. Une nuit, dans le château de la comtesse ***ska, dont il est l'hôte, en embrassant comme de coutume sa pelisse bien-aimée, il trouve dans cette pelisse, par le plus grand des hasards, une femme palpitante et dont le souffle humide effleure son front.
Un moins galant homme aurait cru reconnaître la comtesse. Mais M. Joseph Olénine se persuade sur quelques légers indices que la visiteuse nocturne est un fantôme, une dame morte depuis longtemps et qui revient aimer en ce monde, faute d'avoir trouvé dans l'autre un meilleur emploi de ses facultés. M. Joseph Olénine, pensant avec raison qu'il faut être discret, même quand il s'agit d'une dame d'outre-tombe, ne confia pas au comte ***ski sa bonne fortune; et, satisfait peut-être de ce silence, le fantôme revint souvent.