—Oui, j'en suis resté au moment où les conjurés veulent tuer l'empereur Pierre, et ils ont bien raison! J'ai lu l'histoire sur un cornet de tabac. Vous comprenez: il n'y avait pas la suite.
—Eh bien, mon ami, l'empereur Pierre a été étranglé et Catherine fut proclamée impératrice.
—Vous en êtes sûr?
—Parfaitement sûr.
—Oh! tant mieux! j'en suis bien content.
Et, reprenant son crochet, il me souhaita le bonsoir.
Je l'envoyai à l'office boire un verre de vin à la santé de la grande
Catherine. C'est de ce jour que date notre amitié.
Nos liseurs des galeries de l'Odéon n'en étaient point restés, comme mon commissionnaire, à la conspiration de la princesse Daschkoff. Mais ils ne feuilletaient rien de bien neuf, et je soupçonne le maître d'études d'avoir dévoré plusieurs pages du Tableau de l'amour conjugal. Il soulevait de ses gros doigts les feuillets fermés de trois côtés et il y fourrait le nez comme un cheval dans sa musette.
L'étalage était triste, fané; on n'y respirait pas la bonne odeur du papier frais. On n'y voyait pas des piles de livres, jaunes, avec cette mention imprimée sur une bande de papier: Vient de paraître.
Les gens du monde ignorent ce que c'est que la pile. Les gens du monde lisent les romans nouveaux dans la Revue des Deux Mondes. Ils ne les achètent jamais en volume. Ils n'en ont nulle envie; mais le voudraient-ils qu'ils ne le pourraient pas. Ce n'est pas leur faute; ils ne savent point. Quand une dame, par extraordinaire, veut se procurer un livre récent, elle l'envoie demander au papetier voisin, qu'elle prend, de bonne foi, pour un libraire. Le papetier, qui n'a jamais vu de sa vie d'autres ouvrages que ceux de MM. Ohnet et de Montépin, est fort embarrassé quand on lui demande la Chèvre d'or de Paul Arène. Mais il est trop habile pour laisser voir son ignorance. Aussi bien inspiré que le gargotier de la butte Montmartre, à qui mon ami Adolphe Racot demandait une aile de phénix et qui répondait: «Nous venons de servir la dernière», ce rusé papetier déclare que: «la Chèvre d'or, il n'y en a plus!» On porte cette réponse à la belle liseuse, qui ne lira pas la Chèvre d'or, faute de l'avoir découverte. Ce qui, d'ailleurs, est souverainement juste; car la véritable beauté ne doit se montrer qu'aux initiés. On n'imagine pas combien il est difficile aux gens du monde de se procurer un petit volume in-18 jésus de trois francs cinquante. Je sais deux ou trois salons littéraires où tout le monde lit ce qu'il est convenable de lire; mais où personne ne serait capable de se procurer en vingt-quatre heures un de ces livres qu'il «faut» avoir lus. Un exemplaire qui vient de l'auteur ou d'une gare de chemin de fer, fait le tour du salon et sert à soixante personnes. On se le prête comme une chose unique; et c'est une chose unique, en effet. Le papetier du faubourg Saint-Honoré a dit qu'il n'y en avait plus. Après avoir passé pendant trois mois par les plus belles mains du monde, il est pitoyable à voir, fripé, bâillant du dos, encorné à merveille, et comme l'Hippolyte de Racine, sans forme et sans couleur. On se le passe encore. Il rend l'âme, et, tout expirant, il faut qu'il satisfasse à la curiosité intellectuelle et aux plaisirs moraux de la baronne N…, de la comtesse de N… Il y a des gens du monde qui rencontrent M. Paul Hervieu tous les soirs et qui ne seraient pas capables de découvrir dans tout Paris un seul volume de M. Paul Hervieu. Au XVIIIe siècle, les écrits poétiques et galants couraient en manuscrit dans les ruelles; les moeurs à cet égard ont moins changé qu'on ne croit, et il n'est pas dans les usages aristocratiques d'acheter un livre. On coule dans le cercle l'exemplaire unique. Cette méthode n'est pas sans inconvénient. Des lettres qui n'étaient écrites que pour deux beaux yeux, ont ainsi fait le tour du monde parisien entre les pages 126 et 127 de Mensonge. On m'a montré un exemplaire de Fort comme la mort, qui avait servi de buvard à une très jolie personne. Une ligne d'écriture y restait empreinte à l'envers. On la croyait indéchiffrable, quand une curieuse, aux mains de laquelle le livre était venu, s'avisa de regarder dans un miroir la page maculée. Elle lut très nettement dans la glace: «Je t'envoie mon coeur dans un baiser». C'était la dernière ligne d'une lettre qui ne portait point de signature. Il y a quelques années M. Gaston Boissier vantait à quelques amis l'esprit ingénieux d'une dame qui variait à l'infini, dans une même correspondance, les formules finales de ses lettres.