Aux approches de la mise en vente du livre, quelle inquiétude, quelle angoisse, que de craintes et d'espérances; «quels souhaits pour la paix de l'Europe, pour la santé de l'empereur d'Allemagne! et que Boulanger ne bouge, et que les Balkans se taisent!»

Le volume paraît, et personne n'y prend garde. Ce n'est qu'un roman de plus.

La «première» au Théâtre-Libre ne s'annonce pas comme un événement. Le pauvre auteur, tapi au fond des coulisses, dans une espèce de cage à poulet, s'effare; «le mystère des êtres qui vont applaudir ou condamner lui entre comme un glaive dans la poitrine… Un roulis du sang l'assourdit, avec des intervalles de vacuité absolue, d'immobilité cardiaque, bientôt résolue en ressacs, en vertiges, en hallucinations.»

Les applaudissements sont maigres. C'est une chute molle. Servaise tombe peu à peu dans «une morosité gélatineuse». La douce madame Chavailles devient veuve. Mais l'homme de lettres ne prête pas grande attention à cet accident: ce n'est pas de la littérature, ce n'est que de la vie. Le termite achève son ouvrage, et il ne reste plus rien du pauvre Servaise.

MM. de Goncourt ont donné, il y a trente ans environ, dans leur Charles Demailly, une étude de la névrose des littérateurs, une description complète du mal livresque. En comparant leur pathologie à celle de M. Rosny, on est effrayé des progrès de la maladie. Charles Demailly gardait encore, dans le trouble de son esprit et dans le détraquement de ses nerfs, quelque chose de la folie imagée et charmante d'un Gérard de Nerval. Noël Servaise s'enfonce dans l'imbécillité. Et pourtant ce n'était point une bête. Il avait même quelque finesse native.

Il y a des portraits dans le Termite et c'est, comme le Grand Cyrus, un roman à clefs. On ne travaille pas dans ce genre sans s'exposer à certains dangers et sans soulever des protestations qui peuvent être fondées. Disons tout de suite que M. Rosny, qui est un très honnête homme, n'a mis dans ses portraits aucun trait, dans ses scènes aucune allusion qui pussent, je ne dis pas faire scandale, mais même exciter une curiosité malveillante. Les figures les plus reconnaissables de son livre sont celles de MM. Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet et J.-H. Rosny lui-même, qui sont peints sous les noms de Fombreuse, de Rolla, de Guadet et de Myron.

M. de Goncourt (Fombreuse) est esquissé en quelques traits au milieu des japonaiseries de sa maison d'artiste. «On nous le montre la tête large, la face lorraine, les cheveux de soie blanche… ses beaux yeux nerveux dans le vide.» Le croquis est rapide, d'une ligne juste et fine. Mais pourquoi M. Rosny ajoute-t-il: «Il marcha par la chambre à grands pas lourds, sa veste épaisse pleine de plis de pachyderme, de grand air en cela, de beauté tactile et réfléchie.» Cette phrase singulière me donne lieu de vous montrer en passant les défauts terribles de M. Rosny: il manque de goût, de mesure et de clarté.

Il est extravagant. À tout moment sa vision se complique, se trouble et s'obscurcit. Une veste de molleton lui apparaît comme une peau d'éléphant. Puis la métaphysique s'en mêle, une métaphysique d'halluciné, et le voilà parlant de beauté tactile, ce qui en bonne raison ne se comprend pas du tout! Quant au reste, quant à l'homme moral qu'est M. Edmond de Goncourt, M. Rosny ne nous en découvre pas grand'chose. Il nous apprend seulement que l'auteur de la Faustin n'est pas disposé à admirer tout ce qu'écrivent ceux qui se réclament de lui et qu'en particulier il ne goûte pas beaucoup la terminologie scientifique de M. Rosny. Je le crois sans trop de peine. Il se sent compromis et débordé par les nouveaux venus, et ce sentiment ajoute peut-être quelque amertume à la mélancolie fatale de l'âge et de la gloire.

Et puis il faut prendre les hommes comme ils sont et reconnaître ce qui est fatal dans leurs passions et dans leurs préjugés. Les maîtres de l'art ne jugent jamais qu'on a bien employé après eux les formes qu'ils ont créées. Chateaubriand disait dans sa vieillesse, en songeant à Victor Hugo: «J'ai toujours su me garder du rocailleux qu'on reproche à mes disciples.» M. de Goncourt aurait-il tout à fait tort de blâmer à son tour le rocailleux de quelques jeunes écrivains?

Pour ce qui est de M. Zola (Rolla), il faut convenir que M. Rosny ne l'a pas flatté.