Par la porte lentement ouverte, il apparut un homme maussade et gros. Après les mots d'entrée, il s'assit au rebord d'une chaise, le ventre sur les cuisses. Myron l'observait, entraîné vers sa personne, tout en le jugeant égoïste.

Égoïste, boudeur et d'une large malveillance! À tout propos «une force invincible le ramène au dénigrement». Comme M. de Goncourt, il estime que M. Rosny est parfois abscons et effroyablement tourmenté. Et M. Rosny sourit d'entendre de pareils reproches dans la bouche d'un écrivain «terrible de boursouflure et de truquage», mais non pas sans génie. Au reste, un homme fini.

«Le Songe (le Rêve), son traitement pour maigrir, la croix, l'Académie, tout ça, au fond, fait partie du même effondrement de l'être… Le comique, c'est de le voir hurler tout le temps: «Je suis un entêté, moi… je suis un opiniâtre!…» il est vrai que c'est là un propos de brasserie que M. Rosny rapporte avec indifférence. Ce n'est pas lui, c'est un ami de M. Zola qui parle de la sorte. Tout s'explique.

Le portrait de M. Alphonse Daudet (Guadet), est traité dans une autre manière; on y sent une profonde sympathie et des trois ce n'est ni le moins vrai ni le moins vivant. Il témoigne d'une grande connaissance du modèle. Je le citerai tout entier, en regrettant les lourdeurs et les bizarreries qui çà et là en gâtent le dessin si étudié et si volontaire:

Les deux yeux myopes, à regard sans perspective, aveugles à un mètre de distance, s'humanisent à mesure qu'on approche, deviennent de plus en plus de beaux yeux de voyant microscope. La physionomie mobile, en ce moment rigide, Myron y lit les caractéristiques de Guadet. Il sait comment chaque pli s'irradie à un tam-tam ou une sympathie, comment les traits se «projettent» en accompagnement des paroles. Il sait les éveils de Guadet dans le froid d'une conversation moutonnière, son beau départ, les électrisations communicatives où il oublie les tortures, la lassitude, la mélancolie d'une existence douloureuse. Retrempé dans une bizarre jeunesse qu'aucune maladie ne tue, il escalade des échelles d'analyses et d'observations, nullement enfermé comme les masses littéraires en des formules potinières ou médisantes, empoignant un portrait ou une souvenance, page d'antan, Tacite ou Montaigne, musique ou caractère d'un objet, illuminant tout d'une facette personnelle, d'un éclair d'enthousiasme.

C'est bien là notre Alphonse Daudet et son âme toujours jeune, pleine de lumière et de chansons.

Nous avons dit que M. Rosny s'est lui-même mis en scène sous le nom de
Myron.

Disputeur âpre, posé d'aplomb en face des vieux maîtres, il apparaissait présomptueux autant qu'emphatique ressasseur d'arguments, à la fois tolérant et opiniâtre. Il répugnait à Servaise par son style encombré, ses allures de prophète, par tous les points où une nature exubérante peut heurter une nature sobre et dénigreuse.

M. Rosny se connaît assez bien et se rend un compte assez juste de l'impression qu'il produit. Il est vrai qu'il argumente beaucoup et qu'il montre dans ces disputes intellectuelles le doux entêtement d'un Vaudois ou d'un Camisard. Il a le front illuminé et paisible, et ce regard intérieur, ces lèvres fiévreuses que les artistes prêtent volontiers de nos jours aux martyrs de la pensée quand ils représentent un Jean Huss ou un Savonarole conduit au bûcher.

Quoi qu'on en ait dit, M. Rosny n'a pas de vanité. Il n'est point fier. Il ignore la superbe et même, si je n'avais peur qu'on se récriât, je dirais qu'il n'a point d'orgueil. Il ne s'admire pas; mais il respecte infiniment la portion de sagesse divine que la nature a déposée en lui et, s'il est plein de lui-même, c'est par vertu stoïque. Cela est d'un très honnête homme, mais peu perfectible.