Je n'avais donc pas tort de dire qu'il est chrétien. Mais il convient d'ajouter que, comme M. Barbey d'Aurevilly, Baudelaire est un très mauvais chrétien. Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de se perdre. Il sait qu'il se damne, et en cela il rend à la sagesse divine un hommage qui lui sera compté, mais il a le vertige de la damnation et il n'éprouve de goût pour les femmes que juste ce qu'il en faut pour perdre sûrement son âme. Ce n'est jamais un amoureux et ce ne serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie. Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'il croit diabolique. Il laisserait les femmes bien tranquilles s'il n'espérait point, par leur moyen, offenser Dieu et faire pleurer les anges.

Ces sentiments sont sans doute assez pervers et je reconnais qu'ils distinguent Baudelaire de ces vieux moines qui redoutaient avec sincérité les fantômes ardents de la nuit. Ce qui avait dépravé ainsi Baudelaire, c'est l'orgueil. Il voulait, dans sa superbe, que tout ce qu'il faisait fût considérable, même ses petites impuretés; aussi était-il content que ce fût des péchés, afin d'y intéresser le ciel et l'enfer. Au fond, il n'eut jamais qu'une demi foi. L'esprit seul en lui était tout à fait chrétien. Le coeur et l'intelligence restaient vides. On raconte qu'un jour un officier de marine de ses amis lui montra un manitou qu'il avait rapporté d'Afrique, une petite tête monstrueuse taillée dans un morceau de bois par un pauvre nègre.

—Elle est bien laide, dit le marin.

Et il la rejeta dédaigneusement.

—Prenez garde! dit Baudelaire inquiet. Si c'était le vrai dieu!

C'est la parole la plus profonde qu'il ait jamais prononcée. Il croyait aux dieux inconnus, surtout pour le plaisir de blasphémer.

Pour tout dire, je ne pense pas que Baudelaire ait jamais eu la notion tout à fait nette de cet état d'âme que je viens d'essayer de définir. Mais il me semble bien qu'on en retrouve dans son oeuvre, au milieu d'incroyables puérilités et d'affectations ridicules, le témoignage vraiment sincère.

Un des effets de cet état chrétien, si je puis dire, dans lequel se trouvait la pensée de Baudelaire, est l'association constante chez lui de l'amour et de la mort.

Mais là encore c'est un mauvais chrétien, et toutes ces images de corruption que le prédicateur assemble pour nous donner le dégoût de la chair deviennent pour ce vampire un ragoût et un assaisonnement; il respire l'odeur des cadavres comme un parfum aphrodisiaque. Et le pis est qu'alors il est poète et grand poète. Un des plus étranges contes des Mille et une Nuits nous montre une femme belle comme le jour et qui n'a de singulier en apparence que sa façon de manger du riz; elle porte à la bouche un seul grain à la fois. Le feu de son regard et la fraîcheur de sa bouche donnent d'indicibles délices; mais elle va la nuit dans les cimetières dévorer la chair des cadavres. C'est la poésie de Baudelaire. Il peut être fâcheux qu'elle soit belle; mais elle est belle.

Retranchez tout ce qui inspira à l'artiste la manie d'étonner, la recherche du singulier et de l'étrange, les grains de riz mangés un par un, il reste une figure inquiétante et belle comme cette femme des Mille et une Nuits.