Qu'y a-t-il, par exemple, de plus beau dans toute la poésie contemporaine que cette strophe, tableau achevé de voluptueuse lassitude?
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Qu'y a-t-il de plus magnifique, dans Alfred de Vigny lui-même, que cette malédiction pleine de pitié que le poète jette aux «femmes damnées»?
Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles! Courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous.
Certes, je n'ai pas essayé d'atténuer les torts du poète: je l'ai montré, je crois, assez pervers et assez malsain. Il n'est que juste d'ajouter qu'il y a plusieurs parties de son oeuvre qui ne sont nullement contaminées.
Baudelaire traversa, dans sa première jeunesse, les mers de l'Inde, visita Maurice, Madagascar, et cette île Bourbon, si fleurie, où Parny ne vit qu'Éléonore, et dont M. Léon Dierx nous a donné de si beaux paysages. Eh bien! il y a dans les poésies de Baudelaire des souvenirs enchantés de ces pays de lumière, qu'il avait vus dans leur doux éclat, sous le charme de sa jeunesse.
Il y a, par exemple, des vers exquis à une Malabaraise:
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Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître,
Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d'eaux fraîches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
Et, quand descend le soir au manteau d'écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
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