N'est-ce point déjà Fatou-Gaye et, avant Loti, l'étrange saveur des beautés exotiques?
Ce n'est pas tout. L'amour des arts plastiques, le culte des grands peintres a inspiré à Baudelaire des vers superbes et très purs. Enfin, dans une partie plus suspecte et plus mêlée de son oeuvre, le poète a trouvé de fiers accents pour célébrer les travaux des humbles existences. Il a senti l'âme du Paris laborieux; il a senti la poésie du faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu'il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre:
Souvent, à la clarté d'un rouge réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Buttant et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Épanche tout son coeur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu,
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par la travail et tourmentés par l'âge,
Éreintés et pliant sous un tas de débris.
Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme de vieux drapeaux,
—Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie!
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour.
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Cela n'est-il pas grand et magnifique, et peut-on mieux dégager la poésie de la réalité vulgaire? Et remarquez, en passant, comme le vers de Baudelaire est classique et traditionnel, comme il est plein. Je ne me résoudrai jamais, pour ma part, à voir en ce poète l'auteur de tous les maux qui désolent aujourd'hui la littérature. Baudelaire eut de grands vices intellectuels et des perversités morales qui défigurent la plus grande partie de son oeuvre. J'accorde que l'esprit baudelairien est odieux, mais les Fleurs du mal sont et demeureront le charme de tous ceux que touche une lumineuse image portée sur les ailes du vers. Cet homme est détestable, j'en conviens. Mais c'est un poète, et par là il est divin.