LE CRITIQUE.

Mais quelle bizarre idée de souder ainsi ces deux romans. L'un est un innocent ouvrage qui semble fait pour apprendre à la jeunesse le fonctionnement des chemins de fer. On dirait que le bon Jules Verne l'a inspiré à M. Émile Zola. Chaque scène trahit un vulgarisateur méthodique. Le train arrêté dans les neiges, la rencontre du fardier sur le passage à niveau, produisant un déraillement, et la lutte du chauffeur et du mécanicien sur le petit pont de tôle de la machine pendant que le train marche à toute vitesse, voilà des épisodes instructifs. Je ne crains pas de le dire: c'est du Verne et du meilleur.

Et quels soins pédagogiques, quelles ruses maternelles pour apprendre aux jeunes gens à distinguer la machine d'express à deux grandes roues couplées de la petite machine-tender aux trois roues basses, pour les initier à la manoeuvre des plaques tournantes, des aiguilles et des signaux, pour leur montrer le débranchement d'un train et leur faire remarquer la locomotive qui demande la voie en sifflant! Aucun ami de la jeunesse, non pas même M. Guillemin, n'a énuméré avec une patience plus méritoire les diverses parties de la machine, cylindres, manettes, soupape, bielle, régulateur, purgeurs; les deux longerons, les tiroirs avec leurs excentriques, les godets graisseurs des cylindres, la tringle de la sablière et la tringle du sifflet, le volant de l'injecteur et le volant du changement de marche.

L'IDÉALISTE.

Cela est en effet un peu bien analytique et M. Émile Zola se plaît dans les dénombrements. En quoi il ressemble à Homère. Mais quand il parle «de cette logique, de cette exactitude qui fait la beauté des êtres de métal», croyez-vous qu'il rappelle encore Verne et Guillemin? Quand il fait de la machine montée par Jacques Lantier, de la Lison, un être vivant, quand il la montre si belle dans sa jeunesse ardente et souple, puis atteinte, sous un ouragan de neige, d'une maladie sourde et profonde et devenue comme phtisique, puis enfin mourant de mort violente, éventrée et rendant l'âme, n'est-il qu'un vulgarisateur puéril des conquêtes de la science? Non, non, cet homme est un poète. Son génie, grand et simple, crée des symboles. Il fait naître des mythes nouveaux. Les Grecs avaient créé la dryade. Il a créé la Lison: ces deux créations se valent et sont toutes deux immortelles. Il est le grand lyrique de ce temps.

UN HOMME DU MONDE.

Hum! et la Mouquette, dans Germinal, est-ce lyrique, cela?

L'IDÉALISTE.

Certes. Du dos de la Mouquette il a fait un symbole. Il est poète, vous dis-je.

LE NATURALISTE.