Ils ont, ces savants, l'art heureux de limiter les sujets afin de les épuiser ensuite. Ils font, dans leur sagesse, la part du possible, que nous ne faisons pas, nous qui voulons tout connaître, et tout de suite. Ils ne posent que des questions lucides et ils se résignent à savoir peu pour savoir quelque chose. Et c'est pourquoi la paix de l'esprit est en eux.

—Allons! me dit M. de Nolhac en quittant sa table, laissons là les vieux humanistes et ce Tomaso Inghirami qui vous amuse tant parce qu'il conservait des manuscrits, faisait des sermons et jouait Phèdre. Je veux vous mener au Petit Trianon. Nous y ferons, si vous voulez de l'archéologie encore, mais gracieuse et facile. J'ai étudié d'assez près le château, le parc et le hameau; j'en fais un chapitre de mon livre sur Marie-Antoinette. Après avoir étudié la Renaissance à Rome, j'étudie l'époque de Louis XVI à Versailles. Pouvais-je mieux faire?

—Non pas! Il faut suivre les circonstances, employer les forces qui nous environnent, faire en un mot ce qui se trouve à faire. Et dans ce sens Goethe n'avait pas tort de dire que toutes les oeuvres de l'esprit doivent être des oeuvres d'actualité.

Et ainsi devisant, nous fîmes route, par une pâle journée d'automne et le craquement des feuilles mortes se mêlait au son de nos voix qui parlaient des ombres du passé.

Mon guide devisait de Marie-Antoinette avec sa bienveillance coutumière, la sympathie d'un peintre pour un modèle longuement étudié et le respect qu'inspire aux âmes généreuses la grandeur de la souffrance. La veuve de Louis XVI a bu longuement un calice plus amer que celui que l'homme-dieu lui-même écarta de ses lèvres. Il lui savait gré sans doute aussi de cette grâce vive qu'elle montrait dans la prospérité ainsi que de sa constance quand le malheur, en la touchant, la transfigura. Il la louait d'avoir été une mère irréprochable et tendre, et c'est en effet dans la maternité que Marie-Antoinette montra d'abord quelque vertu. Pour la voir avec sympathie, il faut, comme madame Vigée-Lebrun, l'entourer de ses enfants, dans une familiarité caressante, où l'on sent l'influence de Rousseau et de la philosophie de la nature. Car, en ce temps-là, un vieillard pauvre, infirme, solitaire et mélancolique avait changé les âmes; son génie régnait sur le siècle au-dessus des rois et des reines. Et Marie-Antoinette à Trianon était, sans le savoir, l'élève de Jean-Jacques. On peut encore la louer d'une certaine délicatesse de coeur, d'une pudeur de sentiments, si rare à la cour, et qu'elle ne perdit jamais, et sourire respectueusement à ce que le prince de Ligne appelait l'âme blanche de la reine. M. de Nolhac se plaît à ces louanges et il aime à dire que c'est avec cette âme blanche que Marie-Antoinette a aimé M. de Fersen, qui sans doute était plus aimable que Louis XVI.

Mais M. de Nolhac ne serait pas le savant qu'il est s'il ne reconnaissait pas que son héroïne fut pitoyablement frivole, ignorante, imprudente, légère, prodigue, et que, reine de France, elle servit une politique anti-française. Ce serait son crime, si les linottes pouvaient être criminelles.

L'Autrichienne! ce nom que le peuple lui donnait dans sa haine, ne l'avait-elle pas mérité? Autrichienne, ne l'était-elle pas quand elle favorisa Joseph II contre Frédéric dans l'affaire de Bavière? Autrichienne, ne l'était-elle pas jusqu'à la trahison quand elle soutint les prétentions de Joseph II sur Maestricht et l'ouverture de l'Escaut?

M. de Nolhac se déclara nettement sur ce point.

—Toutes les traditions de la politique française exigeaient que le cabinet de Versailles prêtât son appui aux Hollandais. La reine seule s'y oppose et emploie toutes ses forces à l'empêcher. Elle assiège le roi, lui arrache des engagements, ruse avec les ministres, retarde les courriers pour les distancer par ceux de Mercy et prévenir à l'avance l'empereur des résolutions de la France. Le manège se prolonge pendant dix-huit mois…

Mais nous sommes arrivés au Petit Trianon; voici les quatre colonnes corinthiennes et les cinq grandes baies de face, que surmontent les petites fenêtres carrées de l'attique et les balustres de la terrasse à l'italienne.