Et mon guide me dit:
—Ce palais, témoin de choses passées, est déjà ancien pour nous. Souhaitons qu'il soit conservé comme un morceau d'art et d'histoire. Nos vieux humanistes de la Renaissance, qui, d'un coeur zélé, s'occupaient à rechercher et à recueillir les manuscrits, n'aimaient pas les arts comme ils aimaient les lettres; indifférents aux monuments de l'architecture antique, ils laissaient périr sous leurs yeux les restes des temples et des théâtres. Le cardinal Raffaello Riario, cet homme d'un esprit si ouvert à la beauté, si ami de l'antiquité, laissait démolir l'arc de Gordien pour en tirer les moellons de son palais.
—Vous avez raison, mon cher Nolhac, et vous comprenez infiniment plus de choses que n'en comprenait votre cardinal Riario et même cet Érasme de Rotterdam dont vous avez conté le voyage en Italie. Nous sommes nés en un temps où l'on comprend les choses les plus diverses. Le respect du passé est la seule religion qui nous reste, et elle est le lien des esprits nouveaux. Il est remarquable, cher ami, que le conseil municipal de Paris, qui n'est pas conservateur en politique, le soit du moins des vieilles pierres et des vieux souvenirs. Il respecte les ruines et pose avec un soin touchant des inscriptions sur l'emplacement des monuments détruits. Old Mortality n'entretenait pas avec plus de soin les pierres tombales des cimetières de village. M. Renan vit à Palerme des archéologues d'une détestable école, de l'école de Viollet-le-Duc, qui voulaient détruire des boiseries de style rocaille pour rétablir la cathédrale dans le pur style normand. Il les en dissuada. «Ne détruisons rien, leur dit-il. C'est ainsi seulement que nous serons sûrs de ne jamais passer pour des Vandales.» Il avait raison et vous avez raison. Mais comment vivre sans détruire puisque vivre c'est détruire et que nous ne subsistons que de la poussière des morts?
Cependant nous visitions les appartements, et M. de Nolhac disait: «Ceci ne fut jamais le lit de la reine. Cette chambre n'était pas tapissée ainsi en 1788.» Et il allait détruisant les légendes, car c'est un genre de destruction qu'il croit encore permis. Mais je vois venir une nouvelle génération, mystique celle-là et spirituelle, qui ne le permettra plus. Puis mon guide me conduisit au hameau.
—L'abandon l'a touché, me dit-il, il faut se hâter de le voir.
Et nous nous hâtions.
—Voici donc, mon guide, la demeure rustique de l'ermite à barbe blanche, qui gouvernait le hameau?…
—Hélas! cher ami, l'ermite n'a jamais existé.
—Ceci n'est donc point un ermitage?
—C'est le poulailler.