Ce jour-là M. de Nolhac avait à table deux amis aussi doctes que lui, M. Jean Psichari, l'helléniste, et M. Frédéric Plessis, le latiniste. Et après le dîner, les trois savants se mirent à réciter des vers, car tous trois étaient poètes. M. Frédéric Plessis dit d'abord un sonnet à la Bretagne, sa terre natale.

Bretagne, ce que j'aime en toi, mon cher pays,
Ce n'est pas seulement la grâce avec la force,
Le sol âpre et les fleurs douces, la rude écorce
Des chênes et la molle épaisseur des taillis;

Ni qu'au brusque tournant d'une côte sauvage,
S'ouvre un golfe où des pins se mirent dans l'azur;
Ou qu'un frais vallon vert, à midi même obscur,
Pende au versant d'un mont que le soleil ravage.

Ce n'est pas l'Atlantique et ton ciel tempéré,
Les chemins creux courant sous un talus doré,
Les vergers clos d'épine et qu'empourpre la pomme:

C'est que, sur ta falaise ou la grève souvent,
Déjà triste et blessé lorsque j'étais enfant,
J'ai passé tout un jour sans voir paraître un homme.

M. Jean Psichari, grec de naissance comme André Chénier, mais qui a fait de la France sa patrie adoptive et de la Bretagne sa terre de dilection, récita ensuite trois strophes inspirées par une parole de femme entendue de lui seul:

Sous nos cieux qu'enveloppe une éternelle brume
Parfois un rocher perce au loin les flots amers,
Le sommet couronné de floraisons d'écume,
Si bien qu'il semble un lis éclos parmi les mers.

Ami, tel est l'amour chez une âme bretonne;
Résistant, c'est le roc dans la vague planté.
L'impassible granit écoute l'eau qui tonne
Et l'ouragan le berce en un songe enchanté.

Que d'autres femmes soient mouvantes comme l'onde;
Les gouffres à nos pieds vainement s'ouvriront:
Labeur de notre amour, lorsque l'Océan gronde,
S'épanouit sur notre front.

Enfin, notre hôte, prenant la parole à son tour, récita des stances que lui avait inspirées ce beau lac de Némi au bord duquel M. Renan plaça la scène d'un de ses drames philosophiques: