Si M. Vacquerie est ergoteur et chicanier, c'est comme son compatriote le vieux Corneille, avec noblesse et fierté, par l'entêtement d'une âme haute et forte qui ne veut démordre de rien, ni jamais lâcher prise.
Le rédacteur en chef du Rappel n'a pas usurpé l'estime que lui accordent à l'envi ses amis et ses adversaires. Il a le coeur grand, animé du zèle du beau et du bien; il est sincère, il est courtois, et il faut respecter même ses haines, parce qu'il est de ceux chez qui la haine n'est que l'envers de l'amour. Enfin, il a la qualité la plus précieuse, la plus nécessaire à un homme qui écrit dans un journal, c'est-à-dire qui se donne chaque jour. Il est humain. Ce mot dit tout. Sans une large humanité, on ne saurait avoir d'action sur les hommes. Un grand journaliste est tout à tous: il faut qu'il ait le coeur largement ouvert. Après cela on lui passera quelques défauts. On voudra bien qu'il ne soit qu'un homme, s'il est vraiment un homme.
Auguste Vacquerie commença par la critique littéraire cette carrière de journaliste qu'il devait fournir amplement avec honneur. Il est toujours resté ce qu'il était au début. C'est un trait de son caractère de ne rien abandonner. Il a la douceur des hommes qui ne cèdent pas; l'obstination est le fond de son talent comme de sa nature. Il signe encore aujourd'hui des articles de bibliographie, et il suit le mouvement littéraire avec autant d'intérêt qu'il le suivait il y a quarante ans. Mais, pour indiquer, même sommairement, ses idées en poésie et en art, il faut rappeler ses débuts dans le monde des lettres. Il voua, au sortir du collège, au grand poète des Rayons et des Ombres une admiration et une amitié qu'une force terrible, cinquante ans de vie humaine, ne parvint pas à ébranler. Admis dans le cénacle il y retrouva un camarade de collège, Paul Meurice, à qui il adressait, il y a peu d'années, ces vers en souvenir des belles heures de la place Royale:
Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fête
De te trouver logé dans le même poète.
Notre amitié naquit de l'admiration.
Et nous vécûmes-là, d'art et d'affection,
Habitants du granit hautain, deux hirondelles,
Et nous nous en allions dans l'espace, fidèles
Et libres, comprenant, dès notre premier pas,
Qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas.
Et il est vrai que Meurice et Vacquerie ont gardé près du maître l'indépendance de leur talent et de leur esprit. Un lien étroit resserra bientôt l'amitié du poète illustre et du poète naissant. On sait que Charles Vacquerie, frère d'Auguste, épousa Léopoldine, fille de Victor Hugo; on sait aussi comment Charles Vacquerie périt tragiquement avec sa jeune femme à Villequier, près de Caudebec. Victor Hugo et Auguste Vacquerie restèrent unis dans ce double deuil. De fortes sympathies les attachaient l'un à l'autre. Auguste Vacquerie exprima dans ses articles, avec conviction, ce qu'on pourrait nommer l'esthétique de la place Royale. Il y mit sa force, sa finesse et sa géométrie. Le malheur est que c'est là une doctrine de combat, admirablement appropriée à la lutte par sa violence et sa partialité, mais à laquelle manque absolument la sérénité qui sied après la victoire. L'esthétique de la place Royale n'était, au fond, que de la polémique. C'est pourquoi elle plut infiniment au vieux Granier de Cassagnac et à M. Auguste Vacquerie qui, chacun dans son camp, avaient l'amour du combat. Le vieux Granier, qui était jeune alors, appelait Racine «vieille savate». M. Vacquerie l'appela «un pieu», ce qui, peut-être, est plus sévère encore:
Shakespeare est un chêne,
Racine est un pieu.
J'entends bien que cela veut dire au fond que les drames de Victor Hugo ont des mérites que les tragédies de François Ponsard n'ont point: et rien n'est plus vrai. Mais ce tour de pensées nous surprend, nous qui n'avons vu que le triomphe du romantisme et la pacification un peu morne de l'empire des lettres. Nous aurions mauvaise grâce à l'imiter. Nous n'avons pas le droit d'être injustes: nous sommes sans passions. Notre perpétuelle froideur nous oblige à une perpétuelle sagesse, et il faut convenir que c'est une obligation rigoureuse. Et, puisque nous sommes condamnés à la raison à perpétuité, sachons excuser les fautes de nos pères: ils étaient plus jeunes que nous. Pour ma part, moi qui garde à Jean Racine une admiration fidèle et tendre, moi qui l'aime de mon coeur et de mon âme, peut-être même de ma chair et de mon sang, comme sa Josabeth s'accusait d'aimer l'enfant roi, moi qui, le sachant par coeur et le relisant encore, lui demande presque chaque jour le secret des justes pensées et des paroles limpides, moi qui le tiens pour divin, j'ai envie de féliciter M. Auguste Vacquerie de l'avoir appelé un pieu; j'ai envie de dire aux vieux critiques de la vieille place Royale: «Vous avez bien fait. Vous vous battiez, et comme tous ceux qui se battent, vous étiez persuadés de la bonté de votre cause. Et puis, en combattant Racine, vous aviez plus d'esprit, de sens poétique, de style et de génie que ceux qui le défendaient en ce temps-là. Vous vous trompiez, je n'en doute pas; mais vous vous trompiez en bon lettré que vous êtes et vos erreurs étaient aimables; votre folie était superbe. Vous avez toutes les Muses avec vous. Votre juste ennemi, le bonhomme Ponsard, qui était un brave homme, ne vous écrivait-il pas alors: «C'est de votre côté, et seulement de votre côté, qu'est la vie, avec la passion, la colère, la générosité, l'amour de l'art, en un mot tout ce qui s'appelle la vie.» Enfin, le Racine que vous traitiez de pieu, c'était un Racine que vous aviez imaginé, fabriqué tout exprès pour taper dessus; une tête de turc à perruque.
Ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas le premier des peintres de l'âme, ce n'était pas le moderne qui, avant Jean-Jacques et votre grande amie George Sand, révéla au monde la poésie des passions, le romantisme des sentiments. Non, ce n'était pas le vrai Racine, ce n'était pas mon Jean Racine. Et qu'importe alors si le vôtre était un pieu? Il en était un. Je le veux. Embrassons-nous.»
Et si vous me répondez, vieux maître blanchi sous le harnois de l'écrivain, si vous me répondez que Racine tel que je le conçois, tel que je le vois, tel que je l'aime, est un «pieu» encore, je vous dirai que je veux garder sur vous ce précieux avantage de goûter son art et le vôtre, et de vous réconcilier du moins dans mon âme.
Il n'est pas si difficile que vous croyez, vieux lion, de faire ses délices à la fois des Plaideurs et de Tragaldabas. Il suffit pour cela d'être né au lendemain de vos grandes batailles.