Ce Tragaldabas est la perle des comédies picaresques, la fleur de la fantaisie dramatique, le rayon de poésie gaie; c'est l'esprit, c'est la joie, c'est la chose rare entre toutes: la grâce dans l'éclat de rire. Au reste, l'auteur des Funérailles de l'honneur, de Jean Baudry et de Formosa est un des maîtres du théâtre. Le journaliste que je vous montrais tout à l'heure enfermé dans un bureau de rédaction, le critique de Profils et Grimaces, le disciple bien-aimé, le fils du tonnerre, est un dramaturge cornélien, d'une originalité précise et d'une sublimité sévère. Il est enfin un poète lyrique et les connaisseurs estiment son vers âpre et roide.

Le poème qu'il nous donne aujourd'hui, Futura, était promis, attendu depuis plus de vingt ans. On parlait à la fin de l'empire dans les cercles littéraires du Faust de Vacquerie. Il y travaillait pendant l'exil à Jersey; il en envoyait des fragments aux amis de Paris. «Vous irez dans la patrie mes vers, et vous irez sans moi.» Michelet qui en reçut le morceau, je crois, qui se termine par ce vers:

Et je serai sujet de Choléra premier.

Michelet répondit:

«Je n'ai jamais rien lu qui m'ait autant touché, élevé le coeur. Le crescendo en est sublime.»

Mais M. Auguste Vacquerie a toujours mis une prodigieuse lenteur à publier ses ouvrages: Tragaldabas, ce merveilleux Tragaldabas, resta trente ans illustre et inédit; il me souvient que le bon Glatigny, qui était comédien errant et poète lyrique, désespérant de posséder jamais cet ouvrage en volume, l'apprit par coeur dans je ne sais quel vieux journal introuvable qu'on lui avait prêté pour quelques heures. Il récitait le poème à ses amis assis en cercle, et il fut de la sorte le dernier barde.

Enfin, le Faust tant attendu vient de paraître sous le titre de Futura. C'est un grand poème symbolique, dont les personnages, Faust, Futura, le Soldat, l'Empereur, l'Archiprêtre, expriment des idées générales. On avait déjà remarqué que, dans le théâtre de M. Vacquerie, volontiers, par la bouche des personnages, don Jorge, Jean Baudry, Louis Berteau, ce sont des Idées qui parlent. En somme, le moraliste domine en M. Vacquerie et fait l'unité de son oeuvre.

Futura est un poème largement, pleinement, abondamment optimiste et qui conclut au triomphe prochain et définitif du bien, au règne de Dieu sur la terre.

C'est le Pater paraphrasé par un républicain de 1848.

L'an passé, à propos d'un roman de M. Paul Meurice, nous faisions remarquer combien les hommes de cette génération avaient une foi robuste dans leur idéal. Futura nous ramène à cette époque dont J.-J. Weiss a récemment résumé les croyances en une page magnifique: «En ce temps-là, a-t-il dit, l'âme française et l'esprit français étaient faits d'enthousiasme, de foi, de tendresse et d'amour. Un rêve de justice et de liberté s'était emparé de la nation; on avait devant soi les longs espoirs et les vastes pensées; on nageait dans l'idéal et dans l'idéologie; on affirmait pour tous et pour chacun le droit au bonheur.» Heureux, bien heureux, M. Auguste Vacquerie! il est resté fidèle au culte de sa jeunesse. Il a gardé toutes ses espérances. Comme aux jours évanouis des Louis Blanc, des Pierre Leroux, des Proudhon et des Lamennais, il attend d'un coeur ferme l'avènement de la justice et l'heure où les hommes seront frères. Son Faust a rompu tout pacte avec le diable, à moins que le diable ne soit l'ami des hommes, le nouveau Prométhée, l'inspirateur de toute vérité, le génie des arts, le Satan enfin, que Proudhon, dans sa brûlante éloquence, appelait le bien-aimé de son coeur.