Il faudrait insister sur tous ces points. Et je n'ai plus le temps de le faire. J'ai mérité le reproche que Perrin Dandin adresse à l'avocat du pauvre Citron
Il dit fort posément ce dont on a que faire
Et court le grand galop quand il est à son fait.
30 décembre 1890.
Quant cet article a été écrit, Octave Feuillet vivait encore. Qu'on me permette de reproduire ici ce que nous écrivions à la nouvelle de sa mort dans le Temps du 31 décembre 1890.
Octave Feuillet est mort hier. Un coeur délicat et pur a cessé de battre. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'il avait une bonté fine et une bienveillance ingénieuse et qu'il mettait de la grâce dans sa cordialité. C'était, j'en ai pu juger, un galant homme qui portait dans ses sentiments toutes les délicatesses du goût. Bien qu'il touchât à la vieillesse, il avait gardé je ne sais quoi de jeune encore qui rend sa perte plus cruelle. Il avait retenu des belles années l'air amène et le don de plaire. La maladie l'avait depuis longtemps touché. Né avec une excessive délicatesse nerveuse et sensible au point de ne pouvoir supporter un voyage en chemin de fer, dans ces dernières années, sa santé était gravement troublée; mais les maladies de nerfs ont une marche si capricieuse, elles offrent de si brusques rémissions, elles sont de leur nature si bizarres, elles ont de telles fantaisies que, le plus souvent, on a cessé de les craindre quand elles s'aggravent réellement. La mort d'Octave Feuillet est une surprise cruelle. Pour ma part, j'ai peine à sortir de l'étonnement douloureux où elle me jette pour accomplir mon devoir qui est de dire en quelques mots la perte que les lettres viennent de faire.
Nous avons parlé ici même à plusieurs reprises du talent d'Octave Feuillet. Nous avons montré son art de composer, son entente du bel arrangement et sa science des préparations. Il fut à cet égard le dernier classique. Il avait des secrets qui sont aujourd'hui perdus. On en peut regretter quelques-uns, et particulièrement l'unité de ton, qu'il observait en maître et qui donne à ses romans une incomparable harmonie.
Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'il savait peindre les caractères et marquer les situations. Il avait le goût, la mesure, le tact; et il était unique pour tout dire sans choquer.
Un art nouveau est venu après le sien, un art qui a marqué sa place par de nombreux ouvrages. Ce n'est pas le moment, sans doute, d'opposer une forme d'art à une autre. Chaque génération coule sa pensée dans le moule qui lui plaît le mieux. Il faut comprendre les manifestations de l'art les plus diverses: si le naturalisme est venu, c'est qu'il devait venir, et le critique n'a plus qu'à l'expliquer.
Pour la même raison, il faut admettre aussi l'idéalisme d'Octave Feuillet, qui vint après le romantisme. La part d'Octave Feuillet fut d'être le poète du second empire. Maintenant que ses créations reculent dans le passé, on en saisit mieux le caractère et le style. Ces Julia de Trécoeur, ces Blanches de Chelles, ces Julie de Cambre ont leur vérité: elles sont des femmes de 1855. Elles ont le mordant, le brusque, l'inquiet, l'agité, le brûlé de ce temps, où il y eut une grande poussée de sensualisme et de vie à outrance. Dans leurs sens affinés commence la névrose.
Octave Feuillet fut le révélateur exquis d'un monde brutal, sensuel et vain. Il eut dans la grâce l'audace et la décision et il sut marquer d'un trait sûr la détraquée et le viveur; ce classique nous montre la fin d'un monde.