Il est vrai, et vrai parfois jusqu'à la cruauté. Mais il est poète; il a l'indulgence du poète; il embellit tout ce qu'il touche sans le dénaturer. Il déploie avec amour tout ce qui reste d'élégance et de charme dans cette société qui n'a plus d'art et où la passion même est sans éloquence. Il pare ses héros et ses héroïnes. A-t-il tort? En sont-ils moins vrais pour cela? Non, certes! Par tous les temps, et même dans les sociétés fiévreuses et malades, la nature a sa beauté. Cette beauté, l'artiste la découvre et nous la montre.

La poésie de Feuillet c'est la poésie second empire. Le style de Feuillet, c'est le bon style Napoléon III. Quand la crinoline aura, comme les paniers, le charme du passé, Julia de Trécoeur entrera dans l'idéal éternel des hommes.

Il est à remarquer que ce romancier des faiblesses élégantes et des passions choisies, ce peintre de la vie embellie par le luxe, était un solitaire. Il vécut une grande partie de sa vie paisible caché dans sa petite ville montueuse de Saint-Lô, en compagnie de la femme admirable qui le pleure aujourd'hui et qui par le caractère, comme par le charme du bien dire (on le saura peut-être un jour), était digne de partager la vie de cet écrivain galant homme.

BOUDDHISME

Sans croire le moins du monde que l'Europe soit près d'embrasser la doctrine du nirvana, il faut reconnaître que le bouddhisme, aujourd'hui mieux connu, exerce sur les esprits libres et curieux un attrait singulier et que la grâce de Çakya-Mouni opère aisément sur les coeurs non prévenus. Et il est merveilleux, si l'on y songe, que cette source de morale, qui jaillit du pied de l'Himalaya avant l'éclosion du génie hellénique, ait gardé sa pureté féconde, sa fraîcheur délicieuse, et que le sage de Kapilavastu soit encore pour notre vieille humanité souffrante le meilleur des conseillers et le plus doux des consolateurs.

Le bouddhisme n'est presque pas une religion; il n'a ni cosmogonie, ni dieux, ni culte à proprement parler. C'est une morale, et la plus belle de toutes; c'est une philosophie qui s'accorde avec les spéculations les plus hardies de l'esprit moderne. Il a conquis le Tibet, la Birmanie, le Népal, Siam, le Cambodge, l'Annam, la Chine et le Japon, sans verser une goutte de sang. Il n'a pu se maintenir dans l'Inde si ce n'est à Ceylan, mais il compte encore quatre cents millions de fidèles en Asie. En Europe, sa fortune depuis soixante ans n'est pas moins extraordinaire, si l'on y songe. À peine connu, il a inspiré au plus puissant philosophe de l'Allemagne moderne une doctrine dont on ne conteste plus l'ingénieuse solidité. On sait en effet que la théorie de la volonté fut édifiée par Schopenhauer sur les bases de la philosophie bouddhique. Le grand pessimiste ne s'en défendait pas, lui qui, dans sa modeste chambre à coucher, gardait un Bouddha d'or.

Les progrès de la grammaire comparée et de la science des religions nous ont beaucoup avancés dans la connaissance du bouddhisme. Il faut bien reconnaître aussi que, dans ces dernières années, le groupe des théosophistes, dont les opinions sont si singulières, a contribué à répandre en France et en Angleterre les préceptes de Çakya-Mouni. Pendant ce temps, à Ceylan, le grand-prêtre de l'Église du Sud, Sumangala, faisait à la science européenne l'accueil le plus favorable. Ce vieillard au visage de bronze clair, drapé majestueusement dans sa robe jaune, lisait les livres d'Herbert Spencer en mâchant le bétel. Le bouddhisme, dans sa bienveillance universelle, est doux envers la science, et Sumangala se plut à ranger Darwin et Littré parmi ses saints, comme ayant montré, à l'égal des ascètes de la jungle, le zèle du coeur, la bonne volonté et le mépris des biens de ce monde.

Au reste, l'Église du Sud, à laquelle Sumangala commande, est plus rationaliste et plus libérale que l'Église du Nord, dont le siège apostolique est au Tibet. Il est croyable qu'à les examiner de près les deux communions sont déparées par des pratiques mesquines et des superstitions grossières, mais à ne voir que l'esprit, le bouddhisme est tout entier sagesse, amour et pitié.

Le premier mai 1890, pendant qu'une agitation heureusement contenue, mais qui révèle par son universalité une puissance nouvelle avec laquelle il faut compter, soulevait au soleil du printemps la poussière des capitales, le hasard m'avait conduit dans les salles paisibles du musée Guimet, et là, solitaire, au milieu des dieux de l'Asie, dans l'ombre et dans le silence de l'étude, présent encore par la pensée aux choses de ce temps, dont il n'est permis à personne de se détacher, je songeais aux dures nécessités de la vie, à la loi du travail, à la souffrance de vivre, et, m'arrêtant devant une image de ce sage antique dont la voix se fait entendre encore à l'heure qu'il est à plus de quatre cents millions d'hommes, je fus tenté, je l'avoue, de le prier comme un dieu et de lui demander ce secret de bien vivre que les gouvernements et les peuples cherchent en vain.

Et il me semble que le doux ascète, éternellement jeune, assis les jambes croisées sur le lotus de pureté, la main droite levée comme pour enseigner, me répondit par ces deux mots: Pitié et résignation. Toute son histoire, réelle ou légendaire, mais en tout cas si belle, parlait pour lui; elle disait: