«Fils d'un roi, nourri dans des palais magnifiques, dans des jardins fleuris où, sous les fontaines jaillissantes, les paons déployaient sur le gazon leur éventail ocellé, et dont les hautes murailles me cachaient les misères de ce monde, mon coeur fut saisi de tristesse, car une pensée était en moi. Et, quand mes femmes baignées de parfums dansaient en jouant de la musique, mon harem se changeait à mes yeux en un charnier et je disais: «Voici que je suis dans un cimetière.»

»Or, étant sorti quatre fois de mes jardins, je rencontrai un vieillard et je me sentis atteint de sa décrépitude, je rencontrai un malade et je souffris de son mal, je rencontrai un cadavre et la mort fut en moi. Je rencontrai un ascète et, comprenant qu'il possédait la paix intérieure, je résolus de la conquérir à son exemple. Une nuit que tout sommeillait dans le palais, je jetai un dernier regard sur ma femme et mon enfant endormis et, montant mon cheval blanc, je m'enfuis dans la jungle pour méditer sur la souffrance humaine, ses causes innombrables et le moyen d'y échapper.

»J'interrogeai à ce sujet deux solitaires fameux, qui m'enseignèrent que, par les tortures du corps, l'homme peut acquérir la sagesse. Mais je connus qu'ils n'étaient point sages, et moi-même, après un long jeûne, j'étais tellement exténué par l'abstinence que les bergers du mont Gaya disaient en me voyant: «Oh! le bel ermite: il est tout noir, il est tout bleu, il est de la couleur du poisson madjoura». Mes prunelles luisaient dans les orbites creuses de mes yeux comme le reflet de deux étoiles au fond d'un puits; je fus sur le point d'expirer sans avoir acquis les connaissances que j'étais venu chercher. C'est pourquoi, étant descendu sur les bords du lac Nairandjanâ, je mangeai la soupe de miel et de lait que m'offrit une jeune fille. Ainsi réconforté je m'assis le soir au pied de l'arbre Boddhi et j'y passai la nuit dans la méditation. Vers la pointe du jour, mon intelligence s'ouvrit comme la blanche fleur du lotus et je compris que toutes nos misères viennent du désir qui nous trompe sur la véritable nature des choses et que, si nous possédions la connaissance de l'univers, il nous apparaîtrait que rien n'est désirable, et qu'ainsi tous nos maux finiraient.

»À compter de ce jour, j'employai ma vie à tuer en moi le désir et à enseigner aux hommes à le tuer dans leurs coeurs. J'enseignais l'égalité avec la simplicité, je disais: «Ce ne sont ni les cheveux tressés, ni les richesses, ni la naissance qui font le brahmane. Celui en qui se rencontrent la vérité et la justice, celui-là est brahmane.»

»Je disais encore: Soyez sans orgueil, sans arrogance, soyez doux. Les passions, qui sont les armées de la mort, détruisez-les comme un éléphant renverse une hutte de roseaux. On ne se rassasie pas plus avec tous les objets du désir qu'on ne peut se désaltérer avec toute l'eau de la mer. Ce qui rassasie l'âme, c'est la sagesse. Soyez sans haine, sans orgueil, sans hypocrisie. Soyez tolérants avec les intolérants, doux avec les violents, détachés de tout parmi ceux qui sont attachés à tout. Faites toujours ce que vous voudriez que fît autrui. Ne faites de mal à aucun être.

»Voilà ce que j'enseignai aux pauvres et aux riches, pendant quarante-cinq ans, après lesquels je méritai d'entrer dans le bienheureux repos que je goûte à jamais.»

Et l'idole dorée, le doigt levé, souriante, ses beaux yeux ouverts, se tut.

Hélas! s'il exista, comme je le crois, Çakya-Mouni fut le meilleur des hommes. «C'était un saint!» s'écria Marco Polo en entendant son histoire. Oui, c'était un saint et un sage. Mais sa sagesse n'est pas faite pour les races actives de l'Europe, pour ces familles humaines si fort en possession de la vie. Et le remède souverain qu'il apporte au mal universel ne convient pas à notre tempérament. Il invite au renoncement et nous voulons agir; il nous enseigne à ne rien désirer et le désir est en nous plus fort que la vie. Enfin, pour récompense de nos efforts, il nous promet le nirvana, le repos absolu, et l'idée seule de ce repos nous fait horreur. Çakya-Mouni n'est pas venu pour nous; il ne nous sauvera pas. Il n'en est pas moins l'ami, le conseiller des meilleurs et des plus sages. Il donne à ceux qui savent l'entendre de graves et de fortes leçons, et s'il ne nous aide pas à résoudre la question sociale, le baume de sa parole peut guérir plus d'une plaie cachée, adoucir plus d'une douleur intime.

Avant de quitter le musée Guimet, j'obtins d'entrer dans la belle rotonde où sont les livres. J'en feuilletai quelques-uns: l'Histoire des religions de l'Inde, par M. L. de Milloué, le savant collaborateur de M. Guimet, l'Histoire de la littérature hindoue, par Jean Lahor, pseudonyme qui cache un poète savant et philosophe, quelques autres encore. J'y lus, parmi plusieurs légendes bouddhiques, une histoire admirable que je vous demande la permission de conter, non telle qu'elle est écrite, malheureusement, mais telle que j'ai pu la retenir. Elle m'occupe tout entier, et il faut absolument que je vous la dise.

HISTOIRE DE LA COURTISANE VASAVADATTA ET DU MARCHAND OUPAGOUPTA