Ils ont, à leur façon, beaucoup de talent, les chansonniers du Chat-Noir, et ils ressuscitent la chanson. Il y avait le Caveau, je sais bien, le Caveau et la Lice chansonnière. Je n'en veux pas médire. Je suis sûr qu'on y a beaucoup d'esprit. Mais ce n'est pas l'esprit du jour.

Il est vénérable, le Caveau! Songez qu'il fut fondé en 1729 par Gallet, Piron, Crébillon fils, Collé et Panard, qui se réunissaient chez le cabaretier Landelle, au carrefour Buci. Il est vrai que cette première société fut bientôt dispersée. Le deuxième Caveau, inauguré en 1759, par Marmontel, Suard, Lanoue et Boissy, se trouva dissous un peu avant la Révolution. En 1806, Armand Gouffé et le libraire Capelle établirent, sous la présidence de Désaugiers, le Caveau moderne au restaurant tenu par Balaine, rue Montorgueil, au coin de la rue Mandar; Capelle éditait les oeuvres de la compagnie.

Publiant un cahier chaque mois, un volume chaque année, il acquittait les dépenses de la table et faisait encore quelque profit. Je m'en réfère sur ces faits précis à un livre de M. Henri Avenel, intitulé Chansons et Chansonniers. Après une dernière dissociation, le Caveau reconstitué, en 1834, chez le traiteur Champeaux, place de la Bourse, a donné ses dîners, sans interruption. On chante au dessert. C'est une société très agréable, si j'en juge par un de ses membres que j'ai le plaisir de connaître, M. Emile Bourdelin, auteur de très jolis couplets sur l'Arbre de Robinson.

Une bien agréable société sans doute, mais qui n'est pas composée de jeunes gens, et où la chanson ne s'est point rajeunie. Mettons que le Caveau, c'est l'Académie française de la Chanson.

La Lice chansonnière doit avoir aussi son mérite. Un de ses adhérents m'affirme qu'on y professe les opinions les plus avancées, tandis que le Caveau est tant soit peu réactionnaire. Voyez-vous cela?… Enfin Lice et Caveau sont d'honnêtes personnes qui ne font pas parler d'elles, tandis que l'école du Chat-Noir mène grand tapage. M. Jules Jouy, dont nous parlions tout à l'heure, est presque populaire. Et c'est justice: il a l'ardeur, l'entrain, et, dans une langue très mêlée, de l'esprit et du trait. Je ne l'aime pas beaucoup quand il vise au sublime. Mais il est excellent dans l'ironie. Rappelez-vous la Perquisition et les Manifestations boulangistes sur l'air de la Légende de saint Nicolas:

Ils étaient trois petits garçons
Qui passaient, chantant des chansons.

Au reste, pas moderne le moins du monde, et même gardant dans l'esprit et dans le style un arrière-goût de chansonnier patriote. Qu'on ne s'y trompe pas, il procède plus qu'il ne croit de ces virtuoses du pavé qui, en février 1848, au lendemain de la victoire du peuple, chantaient des refrains populaires et quêtaient pour les blessés.

Vers l'avenir que nos chefs nous conduisent.
Que voulons-nous? Des travaux et du pain;
Que nos enfants à l'école s'instruisent,
Que nos vieillards ne tendent plus la main,
Moins arriérés qu'en l'an quatre-vingt-treize.
Sachons unir la justice et les lois,
Salut, salut, République française,
Je puis mourir, je t'ai vue une fois.

Et ce couplet, s'il vous plaît, est de Gustave Leroy. C'est le troisième d'une chanson qui fit le tour de France sur l'air de Vive Paris! M. Jules Jouy a beaucoup d'esprit. Mais j'aperçois en lui un Gustave Leroy. Les vrais modernes sont Aristide Bruant, Victor Meusy, Léon Xanrof. Avec eux la chanson a pris un air qu'elle n'avait pas encore, une crânerie canaille, une fière allure des boulevards extérieurs, qui témoigne du progrès de la civilisation. Elle parle l'argot des faubourgs. Au XVIIIe siècle, elle parlait, avec Vadé, le langage poissard:

Qui veut savoir l'histoire entière
De m'am'zelle Manon la couturière
Et de monsieur son cher zamant,
Qui l'ammait zamicablement?