Ce jeune homme, t'un beau dimanche,
Qu'il buvait son d'mi-s'tier à la Croix-Blanche,
Fut accueilli par des farauds,
Qui racollent z'en magnièr' de crocs.

L'un d'eux lui dit voulez-vous boire
À la santé du roi couvert de gloire!
—À sa santé? dit-il, zoui-dà;
Il mérite bien cet honneur-là.

On n'eût pas plutôt dit la chose,
Qu'un racoleur ly dit et ly propose,
En lui disant en abrégé
Q'avec eux t'il est z'engagé.

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Sachant cela Manon z'habille
S'en va tout droit de cheuz monsieur d'Merville
Pour lui raconter z'en pleurant
Le malheur de son accident.

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C'est là le ton des halles, qui permettait encore une certaine délicatesse et une pointe de sentiment. Mais la langue des halles est aujourd'hui une langue morte. Nos nouveaux Vadé chantent en langue verte. La langue verte est expressive, mais faite pour exprimer seulement les pires instincts et pour peindre les plus mauvaises moeurs. À cet effet elle est incomparable, comme on peut s'en persuader par ces simples vers que M. Aristide Bruant prête à un personnage dont il est inutile de définir l'état et le caractère:

Allé a pus d'daron pus d'daronne,
Allé a pus personne,
Allé a que moi.
Au lieu d'sout'nir ses père et mère,
A soutient son frère,
Et pis quoi?…

M. Lorédan Larchey nous enseigne à propos, dans son Dictionnaire d'Argot, que daron et daronne veut dire père et mère.

M. Aristide Bruant, qui, sous son grand chapeau et sa limousine, a un air de chouan, n'est pas, il me semble un fidèle du Chat-Noir. Je crois même qu'il a ouvert un cabaret rival. Mais il reste de l'école verte, et cela suffit pour le classement. Il a composé une suite de chansons de faubourgs d'un magnifique cynisme, À Batignolles, À la Villette, À Montparnasse, À Saint-Lazare, À la Roquette, À Montrouge, À la Bastille, À Grenelle, À la Chapelle.